Affaire Tapie: Qui sont les protagonistes?

JUSTICE De nombreuses personnalités sont soupçonnées d'être impliquées dans l'affaire de l'arbitrage rendu en faveur de Bernard Tapie, placé en garde à vue ce lundi...

Enora Ollivier
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Bernard Tapie, le 26 mai 2013 à Marseille.
Bernard Tapie, le 26 mai 2013 à Marseille. — KARINE VILLALONGA/SIPA

C’est une histoire vieille de cinq ans, dont les rebondissements ne cessent d’émailler la vie politique ces derniers mois. En 2008, Bernard Tapie a reçu 403 millions d’euros, grâce à une décision rendue par un tribunal arbitral, un acte aujourd’hui fortement suspecté de fraude. Mi-juin, Le Monde, a mis en évidence les liens entre les différents acteurs de l’affaire, évoque même une «affaire d’Etat». L’occasion de passer en revue les protagonistes de l’affaire.

Bernard Tapie

Bernard Tapie a obtenu 403 millions d’euros en 2008 grâce à la sentence rendue par un tribunal arbitral dans le litige l’opposant au Consortium de réalisation (CDR), qui gérait les passifs du Crédit lyonnais. L’homme d’affaires avait engagé une action contre la banque, alors publique, qui avait participé au rachat d’Adidas en 1993 pour 315,5 millions d’euros. Le groupe avait été revendu un an plus tard pour 701 millions, et Bernard Tapie avait dénoncé une fraude. Après de multiples mises en examen d'autres protagonistes, lundi 24 juin, l'hommes d'affaires a été placé en garde à vue pour qu'il s'explique sur cet arbitrage.

Pierre Estoup

L’impartialité de ce magistrat membre du tribunal arbitral, aujourd’hui âgé de 86 ans, est sérieusement mise en doute. Les enquêteurs ont trouvé dans son agenda les coordonnées de Bernard Tapie ainsi que la trace d’un rendez-vous, en août 2006. La relation entre les deux hommes semble dater de plusieurs années, comme en témoigne la dédicace affectueuse que Bernard Tapie a écrite au juge en 1998 dans son livre Librement. Il était également en contact avec l'avocat de Tapie, Me Maurice Lantourne. D’après Le Monde, Pierre Estoup aurait également «neutralisé» les deux autres magistrats du tribunal arbitral en prenant en charge l’ensemble de la procédure, alors que les juges continuaient à recevoir des «honoraires confortables» pour «une somme de travail réduite». Il a été le premier protagoniste de l'affaire  mis en examen pour escroquerie en bande organisée fin mai.

Maurice Lantourne

Selon Le Monde, l’avocat de Bernard Tapie aurait joué un rôle moteur dans l’arbitrage. Il a reconnu que c’est bien lui qui a proposé le nom de Pierre Estoup comme membre du tribunal arbitral, au côté de Pierre Mazeaud et Jean-Denis Bredin. Or les deux hommes se connaissent bien –ils se sont croisés dans au moins dix procédures depuis 2001, note Le Monde– ce qui laisse planer un doute quant à l’objectivité de la procédure. L’avocat a été placé en garde à vue pendant quelques heures le 28 mai.

Stéphane Richard

Le PDG d’Orange, qui était directeur de cabinet de Christine Lagarde au moment de l’arbitrage, est soupçonné d’avoir encouragé la procédure qui s’est révélée très favorable à Bernard Tapie. Selon l’ex-ministre de l’Economie, citée par Le Monde, qui a eu accès au dossier judiciaire, c’est lui qui lui a pour la première fois parlé du dossier Tapie en août 2007. «Stéphane Richard paraissait très favorable à la solution de l'arbitrage», a-t-elle dit aux enquêteurs. Stéphane Richard a plusieurs fois assuré qu’il n’y avait eu «ni ordre, ni instruction, ni pression particulière de l’Elysée» pour favoriser le choix de l’arbitrage. Mais lors de sa garde à vue, il a dit aux enquêteurs que l'arbitrage avait été décidé directement à l'Elysée et parlé d'un moment clé de l'affaire, une réunion à l'Elysée en 2007 à laquelle il a assisté, ainsi que Bernard Tapie et les principaux protagonistes de l'affaire. C'est là que Claude Guéant aurait dit que l'Etat préférait l'arbitrage, selon Stéphane Richard. La présence de Bernard Tapie, l'une des parties de l'affaire, interroge.  Peu après, Bernard tapie lui-même a reconnu à demi-mot avoir participé à une réunion de ce type, mais pour lui il s'agissait d'une réunion de travail. Le PDG d’Orange a été mis en examen pour escroquerie en bande organisée.

Christine Lagarde 

La présidente du FMI était ministre de l’Economie en 2008, quand l’arbitrage en faveur de Bernard Tapie a été rendu. Entendue pendant 12 heures le 23 mai par la Cour de justice, elle en est ressortie avec le statut de témoin assisté. Christine Lagarde a indiqué aux enquêteurs qu’elle ne s’était effectivement pas opposée à la proposition de son directeur de cabinet, Stéphane Richard, de s’en remettre à un tribunal arbitral pour régler le litige. Mais «il me semble, maintenant, que j'aurais dû être plus méfiante», a-t-elle déclaré lors de son audition, d’après Le Monde.

Claude Guéant

Les juges soupçonnent l’ex-ministre d’avoir incité le ministère de l’Economie à opter pour la procédure de l’arbitrage. Celui qui était à l’époque secrétaire général de l’Elysée aurait présidé une réunion de validation de cette procédure, en juillet 2007, selon Stéphane Richard. Ce dernier a raconté aux enquêteurs avoir été «convoqué» à l’Elysée pour participer à cette discussion, à laquelle se trouvait également Bernard Tapie. Nicolas Sarkozy aurait d’ailleurs lui-même «lâché» Claude Guéant, assurant qu’il lui avait apporté la solution de l’arbitrage clé en mains pour mettre fin à un litige onéreux. L’intéressé nie toute intervention de l’Elysée dans le dossier, assurant que la procédure «a été choisie par le ministère des Finances». Il n'a pour l'instant pas été entendu par la justice.

Jean-François Rocchi

Il était en 2008 président du Consortium de réalisation, qui gérait les passifs du Crédit lyonnais. D’après Stéphane Richard, c’est lui qui a eu l’idée de proposer une procédure d’arbitrage. Faux, répond-il, assurant au contraire qu’il n’a fait qu’étudier cette proposition émise par Stéphane Richard qui a, toujours selon lui, «mené l'intégralité du dossier». Jean-François Rocchi a par ailleurs participé à la rédaction de l’accord, et en particulier des articles ayant trait à l’indemnisation pour préjudice moral, qui s’est élevée à 45 millions d’euros. Il a été mis en examen pour «escroquerie en bande organisée» et «usage abusif de pouvoirs sociaux».

Nicolas Sarkozy

L’ex-chef de l’Etat a-t-il joué un rôle dans la procédure d’arbitrage? Lui jure que non, et se défausse sur Claude Guéant, qui a lui-même nié toute intervention de l’Elysée dans le dossier. Il reste que Bernard Tapie et Nicolas Sarkozy se connaissent bien. L’homme d’affaires a confirmé s’être rendu plusieurs fois à l’Elysée entre 2007 et 2008 mais assuré ne s’être «jamais entretenu de (son) dossier» avec Nicolas Sarkozy ni François Fillon. D’après Le Monde, l’ancien banquier de Reyl, Pierre Condamin-Gerbier, a pourtant déclaré aux enquêteurs: «M. Tapie m'a affirmé que Nicolas Sarkozy, dont il était très proche, lui devait quelque chose en retour de son soutien public dans le cadre de la présidentielle 2007.»

Jean-Louis Borloo

Son nom est évoqué dans le dossier car le choix d'un arbitrage a été décidé, dans son principe, en mai 2007, durant la brève période où il a été ministre de l’Economie. Or, le centriste est un proche de Bernard Tapie, il a notamment été son avocat lors de plusieurs reprises de société. L’accord a été formellement enteriné entre septembre et octobre 2007. «J'ai passé quatre semaines à Bercy, personne ne m'a jamais sollicité dans ce dossier», assure l'actuel président de l'UDI.

L’Etat

L'Etat s'est porté partie civile dans ce dossier et Matignon a annoncé que l’Etat allait contester en justice l’arbitrage. La cour d’appel de Paris doit maintenant se prononcer sur le fait de savoir s’il y a eu fraude ou non. Le cas échéant, elle peut annuler la sentence.