Grand banditisme: Les dernières nouvelles de «Porte-avions»

INTERVIEW Michel Ardouin, l'ancien bras-droit de Jacques Mesrine, s'est confié à «20 Minutes» à l'occasion de la parution de son dernier livre dans lequel il brosse le portrait de voyous méconnus...

Propos recueillis par William Molinié

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Portrait de Michel Ardouin dans son pied à terre parisien, le 1er mai 2013.
Portrait de Michel Ardouin dans son pied à terre parisien, le 1er mai 2013. — P.-M Talbot / 20 MINUTES

Dans les «Dernières nouvelles du Milieu»*, Michel Ardouin, surnommé «Porte-avions» en raison de sa carrure exceptionnelle (1m87, 120kg), dresse une série de portraits de voyous «qui n’ont pas réussi», croisés en cavale, au détour d’un bar où d’un immeuble de passes. Des personnages hauts en couleur, aux destinées improbables…

L’ancien associé de Jacques Mesrine garde à 70 ans le verbe du «beau-mec», les codes et la gouaille du bandit des «Trente glorieuses». Mercredi, la veille de la sortie de son livre, il nous a reçus chez lui dans le 16e arrondissement, difficilement assis sur son canapé, le corps fatigué par le whisky – il a bu jusqu’à trois bouteilles par jour pendant des années -, les cigarettes - trois paquets - et surtout une vie de voyou - seize ans de prison, sept de cavale. Michel Ardouin va quitter Paris et rejoindre sa maison à Mougins (Alpes-Maritimes). Au bistrot, il a gardé ses anciens réflexes et s’assoit toujours dos au mur. «On ne sait jamais, une vieille habitude»…

Un troisième livre? Vous êtes plutôt productif…                       

Le premier racontait ma vie de voyou, le deuxième c’était pour rétablir la vérité sur Mesrine. Je voulais le prendre avec moi pour braquer car il était bon. Mais dans la vie, c’était un emmerdeur chronique, imbu de lui-même. Et le troisième, ce sont des personnages anachroniques que j’ai croisés au cours de ma vie et qui n’ont pas réussi à s’adapter à des pays étrangers.

C’était une façon de leur rendre hommage?

Non, simplement la preuve que tout le monde n’est pas gagnant dans le Milieu. Imaginez un mec d’Aubervilliers dont la mère ne sait ni lire ni écrire et qui se retrouve en cavale en Argentine. Vaut mieux qu’il aille faire sa peine.

Certains ont regretté de s’être enfuis?

Oui. Avec un bon avocat, ils s’en seraient mieux tirés…

Vous, vous avez le sentiment de vous en être mieux sorti…

Moi, j’ai été riche. J’ai dépensé quelques milliards dans ma vie. Parmi ceux de ma génération, 30% ont été tués, 20% ont fini dans la pauvreté. Et seuls quelques-uns vivent encore convenablement. Par rapport à eux, je suis privilégié car j’ai été blessé, torturé. J’ai fait seize ans de prison en quatre fois. J’aurais dû en faire quarante avec la vie que j’ai eue.

Vous pensez avoir été épargné par la justice?

Je ne l’ai pas été. La police me déteste. Elle m’a fait encore marron il y a peu pour des petites affaires. Vous tombez sur un bon juge ou sur un mauvais, c’est très variable.

Quel regard portez-vous sur les voyous d’aujourd’hui?

Je n’ai pas de regard, ça ne m’intéresse pas. J’en ai croisé trois ou quatre. Mais je n’ai aucune complicité ni même morale en commun avec eux. Je n’ai pas le même discours. Je croise des gens, on m’en présente d’autres. On me dit que "untel, c’est un bon", mais je m’en fous. Je suis en fin de vie. Je suis malade, j’ai d’autres problèmes.

A votre avis, Redoine Faïd va-t-il être repris?

On ne peut plus lutter contre les polices internationales et l’électronique. Ou alors, il faut qu’il aille se cacher dans une ferme et qu’il n’en sorte plus. Après, on sait que si on est en cavale, il est préférable de ne pas prendre un avion depuis la France. Je passerai en Espagne car c’est beaucoup moins contrôlé. Direction les pays de l’Est avec des papiers qui tiennent.

Un conseil aux caïds?

Je n’ai jamais reçu de conseil de personne. Et je ne me suis jamais permis d’en donner. Ils sont dans un système qui n’est pas le mien. Je vais bientôt me retirer sur la côte d’Azur. J’ai de quoi vivre. Je ne fréquente plus du tout les bars où les voyous se retrouvent.

La prostitution a occupé une place importante dans votre vie…

Les hommes de ma catégorie n’auraient jamais fait les macs. C’était considéré comme infamant. Mais un jour Madame De Gaulle, en sortant des galeries Lafayette, a vu des putes. Elle a fait un scandale à De Gaulle en rentrant. Depuis, les prostituées ont été persécutées par la police. Une amende de 50 francs, la nuit au commissariat. Le matin, un car les emmenait à l’ancienne prison de la Roquette, en face de la gare de l’Est. Les filles nous demandaient de les prendre, comme protection. Elles ont cherché des mecs solides. Le Milieu a protégé les hôtels de passe à une époque. Et quand les filles vers 1983 ont acheté leurs studios, elles ont gagné leur indépendance. Maintenant, ça n’intéresse plus personne. Les voyous font des fourgons ou de la drogue.

Vous revoyez vos amis?

C’est délicat parce que j’ai quelques anciens amis à la rue. A chaque fois qu’ils viennent, ils ne peuvent pas payer. Ce n’est pas que je ne veux pas régaler 30 euros de gamelles, mais il ne faut pas que ce soit une habitude. Ils n’avaient qu’à réussir. Ils ont loupé beaucoup d’occasions, ont été maladroits ou ont trop dépensé de champagne. Je connais plein de mecs qui ont vécu et qui ont tout perdu. Aujourd’hui, ils vivent en vendant 10g de shit ou de coke par jour.

Ecrirez-vous un quatrième livre?

C’est le dernier. Je ne fais plus de livre, je n’ai plus rien à raconter. Je suis usé. Beaucoup de choses ont changé en moi.

Dernières nouvelles du Milieu, Michel Ardouin, La Manufacture de livres, 18,90 euros.