Dominique Bertinotti «appelle au calme» sur le «Mariage pour tous»

INTERVIEW Alors que le projet de loi sur le «Mariage pour tous» doit être définitivement adopté ce mardi au Parlement, la ministre de la Famille Dominique Bertinotti, qui a porté le texte avec la Garde des Sceaux Christiane Taubira, fait le bilan de ces mois de débat houleux...

Propos recueillis par Faustine Vincent
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Dominique Bertinotti, ministre déléguée à la Famille, le 5 novembre 2012.
Dominique Bertinotti, ministre déléguée à la Famille, le 5 novembre 2012. — V. WARTNER / 20 MINUTES

Le projet de loi sur le « Mariage pour tous » doit être définitivement adopté ce mardi, au terme d’un long débat émaillé de dérapages verbaux et d’agressions homophobes. Êtes-vous soulagée de clore ce chapitre?

Le temps de la conclusion et de l’apaisement sont venus. Le débat a duré de nombreux mois. Tous les arguments ont été entendus. Au fond, deux visions sont en jeu: celle d’un modèle unique de la famille, et la reconnaissance de la pluralité des modèles familiaux, fondée sur l’égalité. Ces derniers jours ont été marqués par une recrudescence de propos et d’actes homophobes. Il est temps que cesse cette dérive et que le débat s’achève.

Etes-vous surprise par l’ampleur de la mobilisation des opposants au «Mariage pour tous» et leur ténacité?

Non, car toutes les réformes de société engendrent toujours des mobilisations et des passions. Je comprends que les avis divergents s’expriment. Mais je le répète: la loi n’enlève rien à quiconque. C’est une loi de protection et de sécurisation juridique, donc très normative et non «libertaire», comme je l’ai encore entendu hier [dimanche]. La raison et le bon sens doivent l’emporter.

Comment expliquez-vous le climat de violence autour du projet de loi?

Pour les plus radicaux, le « Mariage pour tous » est devenu un prétexte pour critiquer toute la politique du gouvernement. Une partie de la droite se radicalise et n’hésite plus à se montrer à côté de l’extrême-droite. On a entendu des mots comme «guerre civile», «sang», «coup d’Etat législatif», «putsch»... Ces mots disproportionnés, qui ne correspondent en rien à la réalité, incitent les plus extrêmes à profiter de ce mouvement. Les responsables politiques de l’opposition doivent faire attention aux mots employés, qui peuvent encourager la radicalisation de certains groupes et libérer la parole des homophobes. C’est inadmissible. J’appelle au calme.

Certains estiment que le temps du débat a été trop long et a ainsi permis à l’opposition de se construire et se mobiliser. Le gouvernement a-t-il fait une erreur dans la façon dont il a procédé pour faire adopter cette loi?

C’est important d’avoir pris le temps, sur cette question de société, d’entendre les opinions des uns et des autres. Le débat a aussi permis de mettre un coup de projecteur sur la diversité des modèles familiaux. La révolution des familles, à l'oeuvre depuis plusieurs années, a été silencieuse. Le débat l’a brusquement mise en lumière, et avec elle la nécessité d’adapter le droit pour ces nouvelles familles. C’est positif. Mais aujourd’hui on est entré dans une phase de dérapage, et il faut y mettre fin.

Avec le recul, si c’était à refaire, que feriez-vous différemment?

Il fallait faire preuve de plus de pédagogie dès le début de l’élaboration du projet de loi. On a entendu les mots «inceste», «polygamie», «disparition du père et de la mère», ce qui fait peur. Ces craintes, qu’on a peut-être sous-estimées, ont prospéré faute d'une pédagogie ferme.

L’accélération du calendrier parlementaire n’a-t-il pas été une erreur, accréditant l’idée que le gouvernement «passe en force»?

A partir du moment où un débat n’apporte plus rien de nouveau, mais au contraire suscite de la haine et de la violence, il faut savoir le terminer. Depuis quinze jours, je reçois moi aussi des insultes, des pressions, ce que je n’avais pas auparavant. Jusque-là, les opposants exprimaient leur opinion dans un cadre démocratique. Là, des manifestants se sont rendus sur le domicile de parlementaires pour les inciter à ne pas voter la loi! Je n’avais jamais vu cela. Dans quel monde vit-on?

Redoutez-vous l’action des opposants après le vote de la loi?

On est dans un Etat démocratique: il faut savoir reconnaître le vote parlementaire et respecter les échéances électorales. Si les opposants au «Mariage pour tous» veulent, dans un futur programme politique, inscrire l’abrogation de la loi, ils pourront le faire. Mais seule la loi la loi peut défaire ce que la loi a fait.

Vous avez dit que la PMA pour les lesbiennes serait «abordée» dans le projet de loi sur la famille, qui a lui-même été reporté de mars à la fin de l’année. Vu la bronca face au «Mariage pour tous», le sujet, sensible, de la PMA ne risque-t-il pas d’être enterré?

Chaque chose en son temps. Le Comité national d’Ethique s’est saisi de cette question et rendra un avis en octobre-novembre. François Hollande a été très clair : il a dit qu’il le respecterait. L’important, c’est que son engagement présidentiel sur le mariage et l’adoption pour les couples homosexuels ait été respecté. Ensuite, il faut que les discussions sur la loi Famille puissent avoir lieu dans un climat serein et apaisé.

Mais le Comité consultatif national d'éthique (CCNE) est réputé défavorable sur la PMA pour les homosexuelles et femmes célibataires... Cela ne reviendrait-il pas à l’enterrer?

Je ne préjuge pas de l’avis du Comité consultatif national d’éthique, qui sera sans doute beaucoup plus étayé qu’un simple oui ou non. Laissons-le travailler.

Quel souvenir garderez-vous de ces longs mois de débat sur le «Mariage pour tous»?

Je garderai toujours en mémoire le moment où des députés de la majorité se sont levés et ont scandé « égalité, égalité, égalité!» Pour moi c’est le moment le plus fort. Ils l’ont fait deux fois : après le vote de l’article 1 puis quand ils ont voté l’ensemble de la loi. Le reste fait partie du débat, des joutes oratoires, et n’est, somme toute, que très banal.