«Manif pour tous»: «Il s'agit de gens qui n'ont pas la culture des manifestations»

INTERVIEW Le chercheur Fabien Jobard revient sur la manifestation, dimanche, des opposants au projet de loi ouvrant le mariage et l'adoption pour les couples homosexuels...

Propos recueillis par Mathieu Gruel

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Les forces de l'ordre repoussent des participants à la «Manif pour tous», qui veulent accéder aux Champs Elysées malgré l'interdiction, le 24 mars 2013, à Paris.
Les forces de l'ordre repoussent des participants à la «Manif pour tous», qui veulent accéder aux Champs Elysées malgré l'interdiction, le 24 mars 2013, à Paris. — A. GELEBART / 20 MINUTES

Champs-Elysées, aérosols lacrymogènes en présence d’enfants... Au lendemain de la «Manif pour tous», qui se déroulait dimanche à Paris, plusieurs éléments alimentent une polémique sur l’usage de la force faite par les CRS contre les manifestants. 20 Minutes a demandé à Fabien Jobard, chercheur au CNRS au Centre de recherche sociologique sur le droit et les institutions pénales (Cesdip), de les décrypter.

Qui décide de l'usage de la force?

Il peut être décidé de deux manières. Soit par le gradé présent sur place, soit par le préfet lui-même ou par son représentant. Dans ce cas précis, ce devait-être par le préfet. De plus, les organisateurs ont l'obligation de déposer un parcours en préfecture. Tout ce qui se déroule en dehors est alors considéré comme un attroupement au regard du droit. Ce qui légitime l'usage de la force. Ces règles ont été fixées par un décret loi de 1935, pris à la suite d'une manifestation du 6 février 1934, au cours de laquelle il y avait eu plusieurs morts, dont un garde républicain. Des manifestants d'extrême-droite avaient alors voulu prendre l'Assemblée nationale.

Qu’est ce qui a déclenché la réaction des forces de l'ordre dans ce cas précis?

Il peut s'agir de légitime défense. C'est à dire que le représentant de l'ordre considère qu'il est pris par surprise et, dans ces cas là, les sommations ne sont pas nécessaires. D'ailleurs, sur les images que j'ai pu voir, ce qui m'a frappé c'est qu'il y avait beaucoup de policiers sans casques. Cela semble indiquer qu'ils n'avaient pas anticipé ce qui s'est passé. D'où la légitime défense, à mon avis. Quant aux règles de sommation, elles existent dans le cas où les forces de l'ordre doivent tenir une position. Mais encore faut-il qu'en face, les gens les comprennent. Ce qui n’était peut-être pas le cas ici.

C'est-à-dire?

Disons que, vu la sociologie des manifestants, il s'agissait de gens qui n'ont pas la culture des manifestations. Ici, l'association qui avait déposé les statuts disposait-elle d'un service d'ordre? Ça ne semblait pas être le cas. Ou en tout cas pas comme celui dont dispose la CGT, par exemple. Et les policiers détestent ne pas avoir de prise en main de la manif, et de ne pas savoir qui est l'interlocuteur. Là, il se peut que se voyant nombreux, les manifestants se sont cru légitimes à outrepasser le parcours déposé. Cela explique peut-être leurs réactions très vives après les incidents. Mais du point de vue du droit et de l'histoire, ce qui s'est passé ne me surprend pas.

Pourquoi? Est-ce lié à la proximité avec les Champs-Elysées?

C’est tout simplement parce que, en termes de maintien de l'ordre à Paris, l'histoire montre que vous ne prenez rien. A Paris, jamais, jamais, jamais vous ne pouvez entrer dans ce périmètre qui entoure l'Elysée et les lieux de pouvoir. Les exemples de manifestations dispersées de manière assez brutales ne manquent pas. Ça avait été notamment la cas en 1991, lors d'une manifestation d'infirmières. Pendant la «Manif pour tous», compte tenu de la sociologie des manifestants et, comme ils étaient nombreux, ils se sont peut-être cru légitimes pour accéder à cette zone. Mais en langage policier, «aller  vers l’Elysée» -c'est-à-dire entrer dans cette zone- peut déclencher des réactions brutales.

L'usage des bombes lacrymogènes était-il proportionné? Notamment en présence d'enfants?

C'est tout le paradoxe de la présence de femmes et d'enfants dans les manifestations. Le gaz lacrymogène ne fait pas de distinction. Il peut même se retourner contre les policiers dans le feu de l'action. Mais les gaz lacrymogènes permettent d’éviter de disperser les manifestants à coups de matraque. Et d’éviter les fractures. Quant aux canons à eaux, ils ne devaient même pas être sortis du garage ce dimanche.