Journée sans mobile: «C’est le moment de s’interroger sur son propre rapport au téléphone portable»

COMMUNICATION Le 6 février est la Journée mondiale sans portable. «20 Minutes» a demandé à une spécialiste si c’était possible...

Propos recueillis par Aurélie Delmas
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Des jeunes utilisent leur téléphone portable 
Des jeunes utilisent leur téléphone portable  — DURAND FLORENCE/SIPA

A l’occasion de la journée mondiale sans téléphone portable, 20 Minutes a interrogé Catherine Lejealle, professeur responsable de la chaire des médias sociaux à l’ESG Management school de Levallois-Perret... sur son portable!

 

Quel est l’intérêt de passer une journée sans portable?

C’est une journée intéressante car c’est le moment de s’interroger sur son propre rapport au téléphone portable. Il ne s’agit pas tant d’éteindre son téléphone un jour alors qu’il est allumé les 364 autres, que de se questionner sur ses pratiques. Suis-je esclave de mon téléphone? Une question de plus en plus importante alors que les verrous financiers ont sauté et que l’usage est devenu illimité.

 

A quoi doit-on réfléchir aujourd’hui alors?

Il y a trois «bonnes résolutions» sur lesquelles on peut s’arrêter. D’abord, s’autoriser des moments pour se ressourcer, fermer les yeux plutôt que de se retourner sans cesse vers une stimulation extérieure. Quand je suis seul, est-ce que je ne pourrais pas plutôt ne rien faire? Dès qu’on est seul, on le dégaine au lieu de se laisser un moment de vacance, de laisser son esprit vaquer. Ensuite, se demander si on a vraiment besoin de déranger quelqu’un en l’appelant et accepter qu’on nous demande de rappeler plus tard. On peut réfléchir à grouper les demandes plutôt qu’appeler sans cesse et utiliser des moyens moins intrusifs comme le SMS, en se demandant «dans quelles dispositions est celui que je veux joindre?» Il est assez intéressant de remarquer que l’appel, la fonction de base, est devenue marginale mais c’est elle qui pose le plus problème. Enfin, se donner le droit de ne pas être joignable. C’est le droit à la déconnexion.

Cette journée est plus particulièrement dédiée à la «nomophobie». Que signifie ce terme?

C’est la «no mobile phobie», autrement dit la peur de perdre son téléphone portable. C’est une nouvelle peur. On entend de plus en plus les gens dire «si je perds mon téléphone, je suis mort». D’ailleurs les gens préfèrent perdre leur portefeuille ou leurs clés. Et s’ils l’oublient chez eux, nombreux sont ceux qui feront demi-tour pour le récupérer. 

Pourrait-on se passer de téléphones portables?

Non, cela n’a aucun sens. On en a besoin pour la micro-coordination: les rendez-vous, les codes d’immeubles, etc. Cela apporte un soulagement, une sécurité. Certes, «il fut un temps» où on s’en passait. Quand j’étais étudiante, mes parents n’avaient pas de nouvelles de la semaine et on se retrouvait à la gare le samedi à 12h15. Mais c’est aussi une source d’autonomie. Par exemple, on laisse les jeunes sortir plus loin, plus longtemps parce qu’ils sont joignables. Le téléphone portable permet aussi de se débarrasser de beaucoup de logistique: les billets de train, la presse... et apporte un certain réconfort.

Peut-on parler d’addiction?

Ce terme d’addiction est un terme médical récent. Avant, il était limité aux substances, au sexe et au jeu. Mais il a été galvaudé. Normalement, ce terme implique un seuil de souffrance. Or, avec le téléphone portable, il n’y a pas de souffrance mais plutôt un sentiment d’euphorie, de plaisir. Les jeunes peuvent facilement dire d'eux-mêmes: «Je suis addict aux jeux vidéos».

Y-a-t-il un danger pour les jeunes générations?

Du point de vue de la santé je ne me prononcerai pas. Ensuite, la question qui se pose c’est: est-ce qu’une réflexion plus étayée reste possible. Or ce que j’observe me rend plutôt très positive. C’est un outil de partage et d’échange, pas un outil d’isolement. Et, de toute façon, ce sont les outils de travail de demain. Cela ne veut pas dire qu’on ne fera plus de Monopoly en famille.

Pensez-vous que le portable a changé nos comportements définitivement?

Oui. Cela remet en cause non seulement nos comportements, mais tout notre rapport au monde, ce que les philosophes appelaient le Dasein, car le rapport au temps et à l’espace est bouleversé. Aucune révolution antérieure n’a été aussi rapide, l’électricité, la télévision ou le chemin de fer ont mis des dizaines d’années à se répandre. Et on a dépassé les 110% de diffusion de cartes sim par rapport à la population.

Que doit-on attendre comme évolution de notre utilisation des téléphones portables?

Les téléphones vont concentrer beaucoup plus de fonctions. Déjà, il existe de nombreuses applications, le téléphone aspire tout. C’est un outil qui aura sans cesse plus de prérogatives.Demain, les paiements sans contact pourront être réalisés par ce biais, et c'est avec le téléphone qu'on pilotera la domotique. Cette concentration aura une conséquence importante: la peur de perdre son téléphone va continuer à grandir!