Délinquance: Les statistiques reflètent-elles la réalité ?

DÉCRYPTAGE es chiffres, oui mais pour quoi faire et pour leur faire dire quoi?...

Maud Pierron
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Depuis son accession Place Beauvau, Manuel Valls ne cesse de répéter qu’il veut mettre en place «un nouveau thermomètre» de la délinquance, pour éviter toute «manipulation» des chiffres. Sauf que la présentation de ces statistiques réalisées par l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONRDP) donne toujours lieu à des polémiques entre l’opposition et la majorité.

Car traduire une réalité en chiffres est plus complexe qu’il n’y paraît. Surtout pour la délinquance. D’ailleurs, souligne Laurent Mucchielli, sociologue spécialiste de la délinquance, «ce qu’on appelle les statistiques de la délinquance devraient s’appeler les statistiques de la police et de la gendarmerie puisqu’elles sont un comptage de leur activité».

La partie émergée de l’iceberg

En effet, les chiffres de l’ONRDP s’appuient uniquement sur les procédures engagées par les forces de l’ordre, ce qui n’est que la partie émergée de l’iceberg. Soit par clémence des forces de l’ordre, soit parce qu’il s’agit de contraventions et qu’elles ne sont pas comptabilisées (même celles de 5e catégorie) soit parce qu’une autre administration gère les délits (le Fisc pour la délinquance fiscale, l’inspection du travail pour le travail dissimulé, les douanes ou la police des frontières, etc.).

Et puis il y a toutes les plaintes qui ne sont pas déposées pour différentes raisons. «C’est le chiffre noir, explique Jean-Claude Delage, président du syndicat des policiers Alliance. Les gens n’ont plus forcément confiance dans la chaîne police-justice et ils ne portent pas plainte. Ils n’apparaissent pas dans les statistiques, mais c’est une réalité qu’on voit sur le terrain», explique-t-il. Pour lui, donc, les statistiques ne sont «le miroir que d’une partie de la réalité».

Approcher du «chiffre noir» pour approcher de la réalité

 «On ne mesure jamais la réalité réellement, on la déforme toujours un peu. C’est pareil avec le langage», relativise Pierre Audibert, directeur de la diffusion et de l’action régionale de l’Insee. Mais les statistiques permettent toutefois de s’en approcher. Pour peu qu’il y ait «une permanence de la méthode dans le temps, on peut avoir une idée de l’évolution réelle d’un phénomène», assure le statisticien, ce qui est loin, par exemple, d’être le cas pour la délinquance.

Pour les deux experts, les chiffres bruts ne suffisent pas, il faut aussi des «enquêtes de victimisation», sortes de grands sondages effectués chaque année pour savoir de quoi ont été victimes les gens, pour compléter le tableau. «On peut ainsi approcher la réalité d’un peu plus près, notamment le chiffre noir», explique Laurent Mucchielli.

Alors, à quoi servent vraiment ces statistiques? «Ça peut nous permettre d’orienter l’action des services de police. Si on s’aperçoit qu’il y a une hausse des vols de bijoux, on peut positionner les forces de police sur cette infraction», explique Jean-Claude Delage. Encore faut-il «décortiquer» les données. Mais pour lui, c’est avant tout un outil utilisé «pour la transparence, à destination du quatrième pouvoir [la presse, ndlr]». «L’outil doit servir aux policiers. Attention aux arrière-pensées, on ne veut pas que les statistiques servent à une argumentation politicienne», insiste le syndicaliste.

Non, les chiffres ne parlent pas d’eux-mêmes

Car c’est bien le problème: ces chiffres -quoi de plus neutre qu’un chiffre?- font toujours l’objet de passe-d’armes. «Ces chiffres sont souvent manipulés. Parfois naïvement, parfois pas. Quand on entend dans le débat public que les ‘chiffres parlent d’eux-mêmes’, c’est une bêtise sans nom, c’est nous qui les faisons parler, on peut produire l’analyse inverse», s’agace Laurent Mucchielli. Par exemple, relève-t-il, sachant que les statistiques reflètent avant tout l’activité de la police, la pression sur les chiffres de l’ère Sarkozy «aurait dû en toute logique produire une augmentation des chiffres, ça aurait dû exploser or, ça a été le contraire». Pour les deux experts, personne ne devrait les commenter sans savoir comment les statistiques sont produites.

Pierre Audibert, représentant du temple français de la statistique, pose des règles pour que chacun puisse comprendre: «D’abord, il faut un effort pédagogique et de la clarté de notre part. Puis de la part de ceux qui les reçoivent, il faut de l’honnêteté et de l’intelligence, car les statistiques ne se comprennent pas d’emblée,. Enfin, il faut analyser les chiffres non pas en fonction de ce qu’on veut leur faire dire mais selon ce qu’ils sont. Enfin, il faut être dépassionné.» C’est bien tout le problème du sujet des statistiques.

Encadré: La fin du chiffre global de la délinquance
C’est la première fois ce vendredi que Manuel Valls assume un bilan, avec la publication du bilan annuel de l’ONRD. L’une des premières décisions du ministre de l’Intérieur a été de supprimer le chiffre global de la délinquance. «Mélanger les éléphants et les fourmis, ça n’a aucun sens. Il y a plus de 100 catégories répertoriées et mettre sur le même plan les injures et les viols, c’est aberrant», approuve Laurent Mucchielli.