Pornographie: Dix idées préconçues passées au rayon X

DECRYPTAGE Le sociologue Mathieu Trachman les décortique pour «20 Minutes»...

Mathieu Gruel

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Sur le tournage d'un film pornographique à Berlin, en février 2004
Sur le tournage d'un film pornographique à Berlin, en février 2004 — GEILERT/SIPA

Tout le monde -ou presque- a vu un film porno dans sa vie. Ou au moins un bout. Mais derrière ces images de coïts réglés au millimètre, et ces gros plans gynécologiques sur les anatomies d’actrices ou d’acteurs infatigables, que sait-on vraiment de cet univers? De ce monde parallèle, dans lequel on peut avoir un rapport sexuel avec son réparateur de photocopieuse, ou sa secrétaire. Voire avec les deux en même temps. Le sociologue Mathieu Trachman, qui publie Le travail pornographique, une enquête menée entre 2006 et 2010 sur l’industrie du X français, a aidé 20 Minutes à y voir plus clair, en décryptant dix idées qui collent à la peau du porno.

1-Faire du porno, c’est l’occasion de gagner plein de fric

«Non, cette image des profits colossaux, en France, est plutôt fausse. Il faut d’ailleurs distinguer plusieurs segments. Il y a un petit groupe de producteurs installés, pour qui l’activité est rentable. Mais autour, il y en a un grand nombre pour qui ça ne l’est pas. Pour certains, ce n’est même pas leur activité principale. Quant aux salaires des actrices et des acteurs, ils sont plus élevés pour les premières. C'est parce que l’actrice fait la valeur d’un film. Mais cela conforte aussi l'idée que la sexualité féminine est un bien rare, qui ne doit pas se donner mais se vendre.»

2- Pour être «hardeur», il faut en avoir une grosse

«C’est plutôt vrai, mais pas uniquement. Disons, qu’il y a une espèce d’obsession phallique, basée sur l’idée que la taille est synonyme de puissance et de jouissance assurée. Mais on ne peut pas réduire le travail d’un acteur à la taille de sa bite. Ils peuvent développer une attitude, un style. Des acteurs comme Titof ou Rocco Siffredi se singularisent notamment par leur manière de jouer la sexualité.»

3- Les actrices pornos prennent toujours du plaisir

«Non. Leur travail c’est de jouer le plaisir ou la jouissance. Ce qui est délicat, c’est qu’elles doivent ensuite se mettre en scène dans les interviews comme des femmes insatiables, certifier de la vérité de ce plaisir. C’est ce qu’elles peuvent dire dans Hot Vidéo, mais pas forcément dans une interview pour Libé. Mais attention, cela ne signifie pas pour autant qu’elles ne peuvent pas prendre du plaisir.»

4- Faire du porno, c’est un bon tremplin pour faire ensuite du cinéma

«Non, car avoir fait du porno reste un stigmate dans le monde du cinéma dit traditionnel. Et ce n'est pas une question de la compétence, mais bien une stigmatisation politique créée par la séparation entre le porno et le monde du cinéma, au milieu des années 70.»

5- Ceux qui font du porno, c’est tous des obsédés ou des salopes

«Non. J’ai essayé de montrer dans mon livre qu’il s’agit de gens qui investissent la sexualité comme un terrain d’expérimentation. Ce n'est pas l'expression d'un désir naturel, mais un rapport particulier à la sexualité, constituée en domaine professionnel.»

6- Les acteurs pornos n’ont jamais de panne

«Eh bien si. L’acteur qui n’en a jamais, c’est un mythe propagé par ceux qui sont déjà dans le milieu. Cela sert à le verrouiller, en excluant les débutants qui voudraient juste en profiter pour se faire des filles. En fait, il s’agit surtout de relever le droit d’entrée dans la profession.»

7- Les acteurs et actrices pornos sont plus des cascadeurs que des acteurs

«Plus maintenant, mais ils l’ont été. C’était une question de statut professionnel, qui s’est posée au début de la pornographie dans les années 70. Les acteurs «traditionnels» refusaient qu’ils aient le même statut qu’eux et il fallait bien leur en trouver un. Maintenant, ils ont celui d’intermittent, pour ceux qui parviennent à l’obtenir.»

8- Toutes les actrices sont bisexuelles

«Non. Mais toutes les actrices doivent effectivement tourner des scènes lesbiennes. Cela renvoie à des logiques plus générales du porno. Ces pratiques entre femmes prennent en effet sens devant le regard masculin, et ne renvoient pas nécessairement aux désirs des actrices. Les rapports entre hommes sont eux beaucoup plus problématiques, car ils contredisent une masculinité qu'ils tiennent à affirmer.»

9- Il y a une vie après le porno

«Ça dépend. Les hommes ont plus de chance de passer derrière la caméra. Ce qui est beaucoup plus difficile pour les femmes. Plus généralement, je pense qu'il est difficile de parler de reconversion. Pas parce qu’on ne fait rien de cette expérience, mais parce que le transfert de compétences n'existe pas vraiment, notamment pour les femmes. Tout cela ne dépend pas de ce qu’on a fait dans le porno, mais du regard extérieur sur le porno.»

10- Regarder du porno, c’est pour les pervers

«Non, c’est une pratique ordinaire. Mais comme la pornographie représente de multiples fantasmes, certains sont en effet plus légitimes que d'autres. En fait, le porno souffre encore de l’image que lui a collé l’Etat depuis dans les années 70. Une image négative, de films pour pervers, alors qu'on peut le voir comme une technique ayant pour but d'exciter les spectateurs.»

Le travail pornographique, enquête sur la production de fantasmes, de Mathieu Trachman, aux éditions La Découverte SH / Genre & Sexualité, 22 €, paru en janvier 2013.