Reclus de Saint-Nazaire: «Le père avait mis en place une stratégie de terreur totale»

INTERVIEW Comment une famille a pu passer plusieurs années recluse dans son appartement? «20 minutes» a posé la question à une psychiatre...

Propos recueillis par Mathieu Gruel

— 

La porte de l'appartement de Saint-Nazaire, en Loire-Atlantique, où une famille a vécu recluse pendant un à trois ans, jusqu'au 5 janvier 2013.
La porte de l'appartement de Saint-Nazaire, en Loire-Atlantique, où une famille a vécu recluse pendant un à trois ans, jusqu'au 5 janvier 2013. — FABRICE ELSNER / 20 MINUTES

Coupés du monde. Depuis plusieurs années, une mère et ses quatre enfants vivaient cloîtrés dans un appartement insalubre de Saint-Nazaire (Loire Atlantique). Et ce n’est que grâce à un malaise, probablement simulé, que cette femme a pu permettre à sa famille d’être délivrée du joug qu’exerçait probablement le père sur sa famille. Une situation invraisemblable, sur laquelle 20 Minutes a demandé à Muriel Salmona, psychiatre et présidente de l’association Mémoire et traumatisme, de revenir.

Qu’est-ce qui peut pousser un père à séquestrer sa famille?

Il se peut qu’il ait eu besoin d’avoir sa famille sous la main, docile. Certaines personnes veulent que ça se passe comme ils l’entendent, pour s’éviter des angoisses ou des malaises. Il se peut aussi que le père soit dans un délire paranoïaque et qu’il ait développé un délire de persécution de l’extérieur. Mais cela semble moins probable, puisqu’il sortait de l’appartement, notamment pour aller faire les courses.

Comment un tel mécanisme se met-il en place?

Je pense que le père était extrêmement violent. Il a dû soumettre sa famille à une terreur totale telle que les membres de sa famille se sont transformés en automates. C’est vraiment comme avec des prisonniers qui sont torturés. Il s’agit d’une violence psychique très efficace, avec une dimension d’emprise absolue.

Et pourquoi a-t-il pu faire ça?

Lui a certainement dû subir des choses délirantes dans le passé. Il y a forcément une histoire effarante au début de tout cela. Ça ne vient pas de nulle part. Il était peut-être hanté par quelque chose qu’il a vécu... Et l’une des façons pour se débarrasser de ce poids, c’est l’auto-agression, comme avec la consommation d’alcool, de drogues, ou en ayant des comportements dangereux. La deuxième façon pour l’évacuer consiste à mettre l’autre en danger. Alors, de même qu’une anesthésie émotionnelle se produit chez les victimes, cette façon de se comporter peut agir comme une drogue pour l’agresseur.

Une autre fille, plus âgée, se serait échappée il y a un an. Pourquoi n’a-t-elle pas donné l’alerte?

Les enfants sont complètement colonisés par les violences subies, qui deviennent un obstacle à leur vie de tous les jours. J’ai vu beaucoup de cas de victimes vivant dans une menace perpétuelle et une honte, générée par toutes les dégradations subies. Et cette colonisation, par la mise en scène de l’agresseur, peut expliquer pourquoi la fille n’a rien dit.

Les enfants vont-ils pouvoir se reconstruire après une telle épreuve?

Il va falloir des soins, et pas qu’un peu. Là, ils vont être pris en charge sur le coup, mais ensuite c’est souvent très léger. Sauf qu’après avoir vécu une terreur extrême, leur personnalité a été outragée et une mémoire traumatique peut persister. Il va donc falloir démonter tout ça, pour les libérer et redonner du sens. Si on ne les traite pas, ils vont être hantés.