Assassinats en Corse: Entre nationalisme et grand banditisme, les mobiles ne manquent pas

INTERVIEW Comment expliquer le nombre d'assassinats commis en Corse, un nombre record en Europe?...

Propos recueillis par Bérénice Dubuc

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Des policiers sur les lieux de l'assassinat de l'avocat Antoine Sollacaro, le 16 octobre 2012, près d'Ajaccio.
Des policiers sur les lieux de l'assassinat de l'avocat Antoine Sollacaro, le 16 octobre 2012, près d'Ajaccio. — AFP PHOTO / PASCAL POCHARD-CASABIANCA

Avec les deux assassinats de mardi, la Corse en est à son trente-septième assassinat en moins de deux ans. Comment expliquer ce nombre de meurtres record en Europe? Contacté par 20 Minutes, Thierry Colombié, chercheur associé au CNRS, spécialiste de la criminalité organisée et auteur de La French Connection, les entreprises criminelles en France (Non Lieu, OGC Editions) tente d’apporter des éléments de réponses.

En quoi les assassinats de mardi, et notamment celui de Me Sollacaro, sont-ils singuliers?

Il est plutôt rare de comptabiliser deux assassinats prémédités en l’espace d’une heure, deux meurtres qui n’ont a priori aucun lien, même s’ils pourraient tous les deux avoir comme dénominateur commun, le «nationalisme» reconverti dans l’affairisme. Ensuite, le mode opératoire ayant entraîné la mort de l’avocat est le signe d’un travail de professionnels, fort bien renseignés et déterminés. Et les six balles tirées dans le visage, un message qui pourrait être le suivant: «Je n’en veux pas à ton argent ou à tes affaires mais à toi.» Qu’importe donc la robe ou le costume, d'autres suivront.  

Pour Simon Renucci, député-maire d'Ajaccio (Corse-du-Sud), la violence en Corse a «franchi un cap infranchissable» avec le meurtre de Me Sollacaro. Etes-vous d’accord?

Dans l’absolu, évidemment. Pour autant, les derniers règlements de compte, notamment  sur les personnes de Marie-Jeanne Bozzi, ancienne maire UMP de Porticcio (Corse-du-Sud), assassinée le 21 avril 2011 et de Dominique Domarchi, maire divers gauche de Sant'Andréa-di-Cotone et ami intime de Paul Giaccobbi, tué un mois avant, n’ont-ils pas été un cap franchi? Le problème a-t-il été réglé depuis l’assassinat du préfet Erignac en 1998?

Pour autant, évitons les amalgames: la Corse est avant tout une terre où il fait bon vivre même si une justice privée continue à faire et défaire les diverses alliances sur un fond de guerre économique. Au nez et à la barbe de tous les ministres de l’Intérieur, Pasqua y compris…

Justement, comment peut-on expliquer ces nombreux assassinats?

Toute la difficulté, c’est de trouver des explications. Grosso modo, il y a trois fronts de guerre: le premier entre divers groupes «nationalistes»; le second, au sein du grand banditisme; le dernier entre «natios» et «beaux voyous». On compte donc autant de mobiles pour assassiner un individu que de plages en Corse! C’est le maquis, le trou noir, il arrive même que des hommes soient tués pour joindre l’utile à l’agréable.

Il est cependant clair que toutes les activités liées au tourisme sont dans le viseur de plusieurs groupes, lesquels sont déjà solidement implantés tant dans le secteur légal que dans le milieu politique. En Corse, ce n’est un secret pour personne. Ça ne l’est donc pas pour les différents présidents de la République qui se sont succédé à l’Elysée.

Selon vous, comment le gouvernement peut-il enrayer cette violence alors que toutes les politiques -de droite comme de gauche- lancées ont semble-t-il échoué?

En donnant les moyens à des chercheurs de tout horizon de comprendre un phénomène très complexe qui repose sur un système quasi ancestral. Il faut arrêter de croire que l’on peut résoudre le problème de la violence en agissant sur les seuls symptômes. Il faut identifier les racines du mal. A ce jour, il existe un déni total de l’Etat au sujet de la criminalité organisée «made in France».

Envoyer des magistrats en Corse, condamner la «mafia», donner des moyens supplémentaires aux policiers, envoyer des «missionnaires» pour négocier dans le maquis, pourquoi pas. Mais la recette a fait pschitt. Joxe, l’ancien ministre de l’Intérieur pourrait en témoigner. C’est une nouvelle partie de poker qui s’engage mais personne ne sait encore qui va quitter la table, la tête basse, et les poches trouées…