Caricatures de Mahomet: La France se prépare à un regain de tension

POLEMIQUE Les appels à manifester samedi se multiplient et les craintes se concentrent aussi sur vendredi, journée de prière pour les musulmans, qui pourrait être l'occasion d'un appel accru à la mobilisation...

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La France se préparait à un possible regain de tension en fin de semaine dans la communauté musulmane après la publication par Charlie Hebdo de caricatures du prophète Mahomet et alors que des appels à manifester samedi contre un film anti-islam circulent sur la Toile.
La France se préparait à un possible regain de tension en fin de semaine dans la communauté musulmane après la publication par Charlie Hebdo de caricatures du prophète Mahomet et alors que des appels à manifester samedi contre un film anti-islam circulent sur la Toile. — Khaled Desouki afp.com

La France se prépare à un possible regain de tension en fin de semaine dans la communauté musulmane mais aussi dans le monde après la publication par Charlie Hebdo de caricatures du prophète Mahomet et alors que des appels à manifester samedi contre un film anti-islam circulent sur la Toile. Un homme de 18 ans vivant à Toulon (Var) qui voulait se rendre à Paris pour s'en prendre aux auteurs des caricatures au siège de Charlie Hebdo a ainsi été placé en garde à vue, a-t-on appris ce jeudi de source judiciaire.

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Des appels à manifester samedi prochain dans plusieurs grandes villes de France sont relayés via les réseaux sociaux avec le slogan «Touche pas à mon prophète». Une manifestation prévue ce jour-là devant la Grande Mosquée de Paris a été interdite par la préfecture de police de Paris (PP), tout comme une autre à l'appel d'un collectif d'associations sur la place du Trocadéro. Toute infraction est passible de 7.500 euros d'amende et six mois de prison.

Dispositif policier spécifique

Un dispositif policier spécifique est à l'étude à Paris pour samedi. Selon une source policière, outre un renforcement «évident» du nombre de policiers en tenue dans certains endroits stratégiques, les transports devraient faire l'objet d'une attention particulière. Un appel à manifester samedi à Marseille, réunissant une centaine de personnes, était visible jeudi sur Facebook. Mais selon la préfecture de police, aucune déclaration de manifestation n'a été enregistrée.

Pour Omar Djellil, responsable associatif marseillais, «les musulmans n'ont pas besoin d'autorisation pour défendre leurs droits»: il prévoit de «braver l'interdiction si interdiction il y a». En revanche, un appel sur Facebook à un rassemblement, qui aurait dû se dérouler le même jour à Lyon, a été annulé pour «éviter les problèmes», selon son initiateur qui a conservé l'anonymat.

Les craintes se concentrent aussi sur vendredi, journée de prière pour les musulmans, qui pourrait être l'occasion d'un appel accru à la mobilisation. Par précaution, la France a annoncé la fermeture ce jour des ambassades, consulats et écoles françaises dans une vingtaine de pays musulmans.

Appels à ne pas céder à la «provocation»

En France, condamnant des «dessins insultants à l'égard du prophète», les organisations musulmanes ont appelé à ne pas céder à la «provocation». Le recteur de la Grande mosquée de Paris, Dalil Boubakeur, a annoncé «la lecture d'un message» d'apaisement au cours de la prière vendredi. «Profondément attaché à la liberté d'expression», Mohammed Moussaoui, le président du Conseil français du culte musulman (CFCM), a exprimé «sa profonde inquiétude» après les caricatures, qui «dans un contexte très tendu, risquent d'exacerber les tensions».

Le recteur de la Grande Mosquée de Lyon, Kamel Kabtane, a appelé les musulmans à «ne pas tomber dans le piège» d'une révolte et demandé aux imams de la région de «rappeler» aux musulmans la vie du prophète «alors qu'il était lui-même soumis à des situations identiques à celles que nous vivons aujourd'hui». L'influent intellectuel Tariq Ramadan a estimé qu'il ne fallait «absolument pas manifester». «Même si notre coeur est blessé, notre intelligence doit avoir la dignité de ne pas répondre et de regarder au-delà», a-t-il déclaré.

Sur le terrain judiciaire, l'Union des organisations islamiques de France (UOIF), jugée proche de l'idéologie des frères musulmans, majoritaire au sein du Conseil national du culte musulman, a annoncé son intention d'engager une procédure, a priori pour «incitation à la haine raciale». L'organisation ne devrait pas déposer sa requête avant lundi, a dit un porte-parole. Une autre plainte, déposée en Seine-et-Marne par l'Association des musulmans de Meaux, va être transmise au parquet de Paris, a indiqué ce jeudi une porte-parole.

Liberté d'expression et responsabilité

De son côté, SOS Racisme va porter plainte contre X pour détournement de son slogan et de son logo «Touche pas à mon pote» par les personnes qui appellent à manifester samedi à Paris autour du slogan« Touche pas à mon prophète». SOS Racisme rappelle qu'elle a «dénoncé et caractérisé le film Innocence of Muslims comme provocation raciste, instrumentalisée par des mouvements extrémistes, mais ne saurait être assimilée d'une façon ou d'une autre aux flambées de haine, d'intolérance et d'antisémitisme».

Le gouvernement français, tout en défendant le principe constitutionnel de liberté d'expression, a mis en avant une nouvelle restriction qui ne figure pas dans la loi. Selon lui, cette liberté doit s'exercer dans la «responsabilité», ce qui sous-entend qu'il faudrait la modérer en période de tensions. Bernard Cazeneuve, ministre des Affaires européennes, a repris jeudi sur i>Télé ce point de vue déjà exprimé par le Premier ministre Jean-marc Ayrault.

«Nous sommes dans un pays où la liberté de la presse est sacrée, où le principe de laïcité doit être respecté et tout cela doit conduire tous ceux qui bénéficient de la possibilité de s'exprimer librement d'avoir constamment à l'esprit l'éthique de la responsabilité», a-t-il dit. «Lorsqu'on est libre, dans un pays comme le nôtre, il faut mesurer à chaque fois la portée de la parole qu'on porte», a-t-il ajouté.

Charlie Hebdo, où les caricatures de religieux de toutes obédiences sont constantes, réplique que la liberté d'expression ne peut se partager et qu'elle n'existe plus si elle cède justement aux tensions provoquées par des extrémistes. Charlie Hebdo fait valoir qu'il a le droit général de critiquer la religion et qu'il a par ailleurs pour habitude de moquer plutôt ses expressions et ses adeptes extrémistes. Il a ainsi gagné en 2007 et 2008 un procès similaire intenté par des organisations musulmanes, la cour d'appel de Paris estimant trois dessins conformes à la loi car ils ne visaient pas l'islam et les musulmans mais les intégristes, disait-elle.