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METOOCinq ans après, quel impact de #MeToo dans les séries ?

Mouvement #MeToo : 5 ans après, comment les violences sexuelles sont racontées dans les séries ?

METOO
Depuis cinq ans et la naissance du mouvement #MeToo, les séries ont largement abordé la question des violences sexuelles qui touchent les femmes. Mais l’impact de cette petite révolution féministe va bien au-delà.
Michaela Coel, alias Arabella dans « I may destroy you » sur OCS.
Michaela Coel, alias Arabella dans « I may destroy you » sur OCS. - OCS / DR
Xavier Héraud

Xavier Héraud

L'essentiel

  • De I may destroy you à Sex Education, en passant par Unbelievable ou The Morning Show, la question des violences sexuelles contre les femmes est un thème aujourd’hui largement abordé dans les séries.
  • L’impact de MeToo va toutefois au delà de la question des violences sexuelles et se fait ressentir sur la façon même dont les séries sont conçues, depuis leur écriture, jusqu’à leur interprétation.
  • Pour évoquer le sujet, 20 minutes a interrogé deux spécialistes des séries, Charlotte Blum, journaliste et réalisatrice et Laurence Herszberg, fondatrice et directrice générale du festival Séries Mania.

Parti du cinéma, avec l’affaire Weinstein, le phénomène MeToo a naturellement trouvé un écho dans un domaine proche, celui de la télévision, et en particulier des séries. Cela semble être une évidence, mais qu’en est-il exactement ? Jusqu’où les changements ont-il été ? Quel chemin reste-t-il à parcourir ?

Nous avons interrogé deux spécialistes des séries. Tout d’abord, la journaliste et réalisatrice Charlotte Blum, qui a animé pendant plusieurs années l’émission Séries inside sur OCS, écrit des livres sur les séries et réalisé pour OCS une série passionnante de portraits de réalisateurs et réalisatrices, intitulée The art of television, dont la saison 3 sortira le 24 novembre prochain. Et ensuite, Laurence Herszberg, fondatrice et directrice générale du plus grand festival consacré aux séries en France, Séries Mania, qui se tient chaque année à Lille.

I may destroy you, série-phare de l’ère MeToo

Toutes deux sont d’accord sur le nom de la série qui représente le plus MeToo. « Pour moi, si on devait concentrer l’impact de MeToo sur ce dont on peut parler dans les séries, pour moi la série phare c’est I May destroy you, de Michaela Coel », affirme Charlotte Blum. Et pour la journaliste, le symbole vient de la conception même de de la série : « On se retrouve avec femme une showrunneuse, scénariste, qui raconte son propre viol dans une série qui ne parle pas d’autre chose, sur HBO, donc une grosse chaîne. Qu’aujourd’hui une femme puisse se dire je vais raconter ce traumatisme-là pour aider d’autres femmes, ça va être ma série, je vais l’écrire comme j’ai envie, je vais la réaliser comme j’ai envie et qu’à aucun moment une personne extérieure et en particulier un homme n’intervienne dans mon récit, ça je pense qu’avant #MeToo c’était quasiment inenvisageable. »

Pour Charlotte Blum, Michaela Coel est emblématique de cette nouvelle génération d’autrices. Mais, souligne-t-elle, cette génération n’émerge pas de nulle part : « C’est une voie qui avait été ouverte avant par Lena Dunham, qui parlait déjà d’éléments qui peuvent correspondre au mouvement MeToo dans sa série Girls, il y a déjà 10 ans. Je me souviens d’un épisode qui s’appelait American Bitch qui parlait très clairement de harcèlement par un homme dominant sur une femme plus basse dans la hiérarchie. » Et avant cela, d’autres séries, comme Mad Men, Broadchurch ou House of Cards parlaient déjà de consentement et de violence d’une manière intéressante, comme nous le rappelions en 2019.

The Morning Show « donne la parole aux hommes de manière assez subtile »

Parmi les séries qui abordent frontalement les thématiques soulevées par MeToo, Laurence Herszberg cite aussi The Morning Show, la série d’Apple TV, avec Jennifer Hanniston, Steve Carrell et Reese Witherspoon. La série traite des accusations de viol qui visent un célèbre animateur télé. « Je la trouve intéressante parce qu’elle donne la parole aux femmes, elle va directement parler de viol, du fait de ne pas être reconnue et en même temps elle donne la parole aux hommes de manière assez subtile, avec ce producteur qui dit « pourquoi on la croit elle et on ne me croit pas moi ? », explique la directrice générale de Séries Mania. Elle est intéressante parce qu’elle ne va pas dans un seul sens. Bien évidemment, la série a choisi son camp, elle dénonce les violences faites aux femmes et en ce sens, elle a été extrêmement importante. Mais elle parle de tout. »

A Séries Mania, les séries qui évoquent les questions de genre ou de violence sont d’ailleurs régulièrement diffusées. « On a montré une série en Panorama International qui s’appelle La meute, en version originale La Jauría, diffusée ensuite sur Arte en 2021, qui est très forte. Dans un lycée, des élèves accusent leur prof de théâtre de harcèlement sexuel dans le sens où devant la caméra ils les avaient forcées à se mettre en scène dans des situations d’orgasme, d’amour, etc. (…) Cette série chilienne est une série post-MeToo, je pense qu’on ne l’aurait pas faite de la même manière avant. »

La scène bouleversante de Sex Education

Laurence Herszberg complète sa liste avec Big Little lies, en 2017, qui était précurseur, The hunting, Bad sisters – l’adaption de Clan, une série néerlandaise de 2011, où les femmes s’organisent criminellement pour se venger des hommes. » Elle termine sa liste avec l’excellente mini-série Unbelievable, où « on remet en cause la parole de la victime et celles qui vont s’en occuper, ce sont des femmes policières, parce qu’elles sont sensibles à ça ».

Aujourd’hui, de nombreuses séries abordent le sujet d’une manière ou d’une autre. On pense à The Good Fight, ou à Sex Education et cette scène bouleversante de la saison 2, où les amies d’Aimee viennent l’accompagner pour prendre le bus, dans lequel elle avait du mal à monter après une agression sexuelle. Une histoire d’ailleurs très personnelle pour Laurie Nunn, la showrunneuse de la série diffusée sur Netflix, comme elle le racontait au LA Times.

Pour Charlotte Blum, cette multiplication arcs narratifs au sein de séries est la preuve que les choses ont bougé : « Le fait que ce soit tellement ouvert et disponible comme message, le fait qu’on l’ait dans n’importe quelle série ça prouve que le truc a été digéré, ça prouve qu’il y a de nouvelles personnes en salle d’écriture, il y a plus de femmes en salle d’écriture, il y a plus de femmes derrière la caméra, à la réalisation. Il y a la façon dont on va raconter ces histoires et la façon dont on va filmer ces histoires. Tout ça a changé et c’est récent. »

Les séries françaises

Et du côté de l’hexagone ? Selon Laurence Herszberg, « Les séries françaises n’embrassent pas le sujet de la même manière, de manière frontale. Peut-être parce que la vague #MeToo a été plus tardive, donc il faut prendre ça en compte. Les séries françaises sont plutôt dans une pluralité de personnages féminins qui vont maintenant pouvoir prendre tout les rôles. » La directice générale de Séries Mania évoque ainsi les séries où « ce qu’on appelait avant des rôles d’hommes sont donnés à des femmes », comme Philharmonie, aveune cheffe d’orchestre ou Toutouyoutou, avec une espionne.

« Pour ce qui est de la perception de MeToo par les séries françaises, on rentre tout de suite dans des questions plus politiques, comme avec Chairs Tendres, Reuss, deux séries qu’on a montrées à Séries Mania. » Dans Skam, la dernière saison, on parle de viol conjugal. Ce que je trouve intéressant c’est que les séries françaises vont élargir #MeToo à la présence des femmes. »

« Ce retard français, si on peut parler de retard, est compensé par le fait qu’il y a plus de rôles donnés aux femmes et maintenant il y a des femmes partout, analyse-t-elle. Beaucoup de femmes qui réalisent, et notamment des actrices qui réalisent. Il y a Alexandra Lamy, Emma De Caunes. En France le mouvement #MeToo a été pris comme une prise de conscience qu’il fallait donner aux femmes une part différente. »

Mais pour Charlotte Blum, même lorsqu’elles sont aux commandes, les femmes doivent encore batailler : « Le travail que Fanny Herrero a fait pour être reconnue comme showrunneuse de Dix pour cent et à chaque interview on lui « oui mais c’est Dominique Besnéhard ». En attendant, c’est elle qui tient les rênes, c’est elle la showrunneuse, point final. C’est aussi un symbole de MeToo et je pense qu’elle en a beaucoup souffert. »

Female Gaze

Si #MeToo a permis de dire ce qu’on avait besoin de voir, le mouvement a aussi permis de dire ce qu’on ne voulait plus. On se souvent notamment des critiques à l’encontre des scènes de viol dans Game of Thrones, jugées gratuites par le public. « On ne les laisse plus passer, affirme Charlotte Blum. Les levées de boucliers concernant les scènes de viol dans Games of Thrones qui étaient extrêmement problématiques, elles ne sont pas venues que de la presse, elles sont venues du public. Et la raison pour laquelle le public aujourd’hui est capable de dire ce qu’il pense, c’est à dire on ne peut pas montrer des scènes de viol du point de vue de l’homme qui est en train de violer, on ne peut plus. »

Selon la journaliste, qui a réalisé une formidable série de portraits de réalisatrices pour OCS dans la saison 3 de The Art of Television (diffusée à partir du 24 novembre), c’est une question de regard. « Pour Game of thrones le problème est beaucoup placé derrière la caméra, il y a une seule femme sur 8 saisons en tout et pour tout qui a fait de la réalisation, Michelle McLaren. Ce qu’Iris Brey a très bien traité depuis longtemps qui le « female gaze », le regard d’une femme sur le viol est forcément différent, bienveillant protecteur. Je pense que la série l’a prouvé et que les showrunners l’ont entendu et qu’on ne pouvait plus faire les choses de la même manière, parce que ça suffit. Peut-être que tout doucement en lisant des articles ou en voyant des interviews, le public s’autorise à dire : moi ça me dérange. »

Les coordinateurs d’intimité

Le changement a lieu aussi sur les plateaux, avec la reconnaissance ou l’arrivée de showrunneuses et de réalisatrices. « Le fait d’avoir des showrunneuses, ça a déclenché l’émergence, quasiment l’obligation d’avoir des coordinateurs d’intimité sur les plateaux et s’il n’y a pas avait eu MeToo, ça serait devenu moins systématique. », note Charlotte Blum. La journaliste et réalisatrice réexplique l’objectif de cette fonction : « On n’est pas là pour faire des femmes un objet sexuel de fantasme ou d’excitation. On filme leur histoire, pas leur corps. Ça ce sont des réflexions qu’elles ont eu boostées par le sentiment que ça y est on les écoute. »

« Dans la saison 1 de Art of, j’avais fait le portrait de Jennifer Getzinger qui avait tourné beaucoup d’épisodes de Masters of sex, où il y a beaucoup de scènes de sexe. Et les comédiennes venaient la voir en lui disant « Qu’est-ce que ça fait du bien d’avoir une femme derrière la caméra ». Ce n’est pas normal d’avoir peur dans son travail. Les coordinateurs d’intimité ça existait avant #MeToo, mais ça n’était pas aussi généralisé. C’est vraiment l’un des symboles de ce que #MeToo a changé dans le monde des séries. »

Et maintenant ?

On le voit, #MeToo a permis une petite révolution dans le monde des séries et de plus d’une manière. Nous avons donc demandé à nos deux spécialistes comment elles voyaient la suite. Pour Charlotte Blum, « on est au début et la fiction a un rôle majeur à jouer. Plus on va montrer aux spectateurs et spectatrices des images de ce qu’ils ou elles vivent, de ce qu’il faut faire ou ne pas faire, plus on va faire avancer la société. »

Laurence Herszberg, elle, se place déjà dans l’étape suivante : « Maintenant il faut travailler sur les talents non-blancs. Nous avons créé des trophées Révélations, des gens que nous avons repérés qui arrivent dans le monde des séries. Là il y a très clairement de jeunes talents non-blancs qui arrivent. Regardez le travail formidable de Fanny Herrero dans Drôle. Le vrai travail, c’est la diversité maintenant. »

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