Michael K. Williams à CanneSeries: «Omar était le personnage préféré d'Obama dans "The Wire"»

INTERVIEW Membre du jury de CanneSeries, Michael K. Williams revient sur le rôle qui a changé sa vie, et un peu la télévision: le fascinant Omar Little dans la série «The Wire»...

De notre envoyé spécial à Cannes, Vincent Julé

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Michael K. Williams est Omar Little dans «The Wire», le rôle d'une vie et l'esprit de la série
Michael K. Williams est Omar Little dans «The Wire», le rôle d'une vie et l'esprit de la série — HBO

Michael K. Williams est membre du premier jury de CanneSeries, présidé par Harlan Coben. Son nom ne vous dit peut-être rien, son visage balafré vu dans les films La Route ou 12 Years a Slave un peu plus, mais il est surtout connu pour les séries Boardwalk Empire, The Night Of et Hap and Leonard, dont la saison 3 est diffusée à partir du mardi 17 avril sur Sundance TV. Ah, et The Wire, vous savez, «la meilleure série de tous les temps» ?

Pendant cinq saisons, Michael K. Williams y était Omar, personnage insaisissable et fascinant, qui régnait sur les rues de Baltimore et a marqué à jamais les téléspectateurs, et un Président américain. Pour 20 Minutes, il se souvient avec émotion de ce rôle qui a changé sa vie… et la télévision ?

Est-ce vrai que vous étiez sur le point de tout arrêter quand vous avez décroché le rôle d’Omar Little dans The Wire, un rôle qui ne devait être qu’une guest à l’origine ?

C’est en grande partie vrai, je vais vous raconter toute l’histoire. Je pensais en effet que ma carrière d’acteur était finie. Je ne viens pas du milieu de l’entertainement, j’essayais juste de me faire une place dans le business. Je ne savais alors pas que c’était cyclique, qu’il y avait des hauts et des bas. Pour moi, j’étais donc arrivé au bout, d’autant plus qu’à la même époque, ma mère partait en retraite et ouvrait une garderie à Brooklyn. J’ai travaillé deux ans avec elle, et là, j’ai reçu le coup de fil pour The Wire.

Omar devait être un personnage récurrent pendant sept épisodes, il ne devait pas forcément mourir à la fin de la saison 1, mais ils ne savaient pas encore quoi en faire, quelle trajectoire lui donner. Et plus je jouais, plus je me l’appropriais, plus David Simon et Ed Burns regardaient les rushs, ma performance, les réactions, et ils ont commencé à écrire ce merveilleux personnage. Le miracle a eu lieu.

The Wire est une série d’ensemble, avec le héros flic traditionnel (McNulty), des méchants charismatiques (Stringer Bell), mais c’est le personnage d’Omar qui est resté, qui représente l’esprit de la série.

Si Omar a eu un tel impact sur le public, c’est par les gens qu’il côtoie, les relations qu’il a. The Wire est, comme vous le dites, un « ensemble show », il n’y a pas de premier rôle. Pour reprendre les mots de David Simon, toutes les pièces du puzzle sont importantes, et si tu en enlèves une, il est incomplet. Je ne vois donc pas mon personnage ou ma performance comme plus importante ou plus originale que les autres. Nous avions besoin les uns des autres, personnellement et professionnellement, pour rendre cette histoire la plus réaliste et humaine possible.

Barack Obama est un fan de la série, l’avez-vous rencontré ?

Je l’ai rencontré plusieurs fois. C’est un peu cliché de dire qu’il est élégant et gentil, mais c’est le cas. Il a eu du courage, pour ne pas dire du culot, de dire, lui, premier président noir, qu’il adorait The Wire et qu’Omar était son personnage préféré, que ce dernier le fascinait. C’est là que j’ai commencé à prêter attention à ce qu’il disait, et non plus seulement à sa couleur de peau.

Omar dans The Wire, Leonard dans Hap and Leonard… vous êtes l’un des rares acteurs à avoir joué deux personnages noirs, badass et gay.

J’aime raconter des histoires, tout part de là. Si le personnage est gay… so what ? J’y vais ! Je suis même fier, si je peux casser certains stéréotypes sur la communauté gay. J’ai grandi dans les rues de Brooklyn, éduqué par une lesbienne, donc j’ai été un témoin privilégié. Et je pense qu’Omar a aidé à baisser le degré d’homophobie de certains quartiers, de dire c’est ok d’être gay et d’être un homme, quelle que soit la définition que l’on donne à « être un homme ». Qui tu aimes, avec qui tu couches, n’a rien à voir avec ça. Et Omar a été l’un des premiers à le montrer, à le revendiquer.

Dire au revoir à un personnage comme Omar, cela a été difficile ?

Très très très très difficile. (rires) Omar était le personnage de mes premières fois, ma première série, mon premier rôle récurrent, la première fois que j’ai eu des fans, de l’amour… et je n’ai pas su comment le gérer. J’ai toujours eu peu confiance en moi, et donc un grand besoin de reconnaissance, cela fait partie de mon histoire, de mon passé. J’étais un gamin banal, et d’un coup, je suis devenu le mec populaire. C’était beaucoup à digérer. Neuf fois sur dix, les gens m’appelaient Omar dans la rue, et je répondais !

Je n’avais pas assez différencié le personnage de l’acteur, je m’étais tellement impliqué, plongé, dans ce rôle - et c’est ce que devraient faire tous les acteurs selon moi - que je m’y suis un peu perdu. Je n’ai pas commencé à braquer des gens non plus, mais sa noirceur a ressurgi sur moi, je l’ai porté en moi. Donc quand la série s’est arrêtée et que la réalité a repris le dessus, je me suis rendu compte que je n’étais pas prêt, j’avais mal géré mon argent, je ne voulais pas quitter mes amis et collègues. C’était assez déprimant, j’ai beaucoup pleuré.

Est-ce que vous vous impliquez toujours autant dans vos rôles : Boardwalk Empire, The Night Of

Je ne choisis pas mes rôles, ce sont eux qui me choisissent. Je suis sérieux. Me donner à fond est la seule manière que je connais de jouer. Tu dois t’ouvrir entièrement, laisser cette autre réalité entrer en toi. C’est un processus vraiment étrange, je ne sais pas pourquoi j’ai choisi de faire ce métier, car c’est douloureux, mais c’est ce que je fais de ma vie, et je le fais avec plaisir.

Regardez-vous beaucoup de séries, et lesquelles peuvent être considérées selon vous comme les descendantes spirituelles de The Wire ?

Je n’en regarde pas autant que je voudrais, et de toute façon, quand je vois le nombre de séries qui existent aujourd’hui, je suis pris d’une peur panique. Mais je suis fidèle à Shameless depuis huit ans et… vous voulez vraiment savoir ce que je regarde actuellement ? Vous n’avez pas le droit de rire : 2 Broke Girls ! Je n’avais pas conscience de la qualité d’écriture et à quel point c’était une série risquée pour un network. Quant à l’héritage de The Wire, c’est difficile à dire, mais American Crime me vient immédiatement à l’esprit, et quel casting : Felicity Huffman, Timothy Hutton, Regina King. Ils sont tous impressionnants, dommage qu’elle ait été annulée après trois saisons.