VIDEO. «Plus belle la vie»: Comment représenter les trans à l'écran sans tomber dans les clichés?

TRANSIDENTITE Après « Transparent », « Orange is The New Black » ou « Grey’s Anatomy », comment la France peut-elle combler son retard dans la représentation des personnages transgenres dans les séries…

Anne Demoulin

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Extrait de «Plus belle la vie», avec son premier personnage trans, interprété par Enola Righi
Extrait de «Plus belle la vie», avec son premier personnage trans, interprété par Enola Righi — France 3

Clara aimerait qu’on l’appelle Antoine. Le thème de la transidentité fait son entrée dans Plus Belle La Vie ce vendredi. « Je ne me sens pas comme un garçon, je suis un garçon. Je suis de sexe féminin mais ce n’est pas mon genre », confie à son père, Clara Bommel (Enola Righi), 15 ans. Découvert dans la web-série dérivée du programme phare de France 3, Dimitri, responsable d’une association locale, campé par Jonas Ben Ahmed, rejoindra quant à lui l’équipe de la série télé, pour épauler Clara dans sa transition, fin mars. Jonas Ben Ahmed sera le premier acteur transgenre à apparaître dans une série française. Une ouverture d’esprit, bienvenue pour améliorer la reconnaissance et la tolérance vis-à-vis d’une communauté souvent stigmatisée, mais souvent, à double tranchant. Comment la France peut-elle combler son retard dans la représentation des personnes transgenres dans les séries ?

Aux Etats-Unis avec les séries Transparent, Orange Is The New Black ou Grey’s Anatomy, et prochainement avec Pose, en Amérique du Sud avec A Força do Querer, mais aussi en France avec Louis(e), la visibilité des personnages transgenres explose depuis quelques années. « Si aux Etats-Unis, en Amérique centrale et en Amérique du Sud, les personnages transgenres sont aboutis, en France, leur représentation est souvent obsolète », déplore Karine Espineira, sociologue des médias, membre associé au Laboratoire d’études de Genre et de Sexualité (UMR LEGS), Université Paris 8 Vincennes Saint-Denis et auteure de Médiacultures : La transidentité en télévision.

Trouver les bons mots

Invité de Quotidien ce mercredi sur TMC, Jonas Ben Ahmed raconte : « J’avais vu l’annonce d’un casting pour une série sur France 3, qui passait sur un groupe Facebook privé de transgenres et j’ai trouvé que les termes utilisés étaient un peu maladroits ». Le jeune homme contacte la production. Il n’est pas le seul à bouillir devant son écran.

« Les termes utilisés étaient très maladroits. J’ai écrit un mail. La directrice de casting m’a appelé et m’a remercié. Elle a modifié l’annonce et m’a proposé de rencontrer un des auteurs de Plus Belle La Vie », raconte Gab Harrivelle, qui s’improvise consultant de la série. « Nous avons discuté deux heures », poursuit-il, se réjouissant de voir ses remarques prises en compte par les auteurs de la série.

« On utilise "transsexualisme" ou "transsexuel" au lieu de "transidentité" et de "transgenre". On voit aussi dans les fictions bon nombre d’expressions bateau comme "un homme enfermé dans un corps de femme". De nombreux trans ne se reconnaissent pas dans ces expressions », explique la chercheuse.

En 2017, la chaîne TF1 avait abordé la thématique de façon maladroite avec la série Louis(e). Pour éviter les idées reçues, l’équipe du feuilleton s’est longuement documentée et a consulté plusieurs associations. « On a voulu mettre en scène une kyrielle de regards sur cette question, à travers sa famille et son entourage, avec le moins de fantasmes, de clichés et de projections possibles. Avec, en toile de fond, cette question : l’amour de nos proches est-il inconditionnel ? », a raconté la scénariste Mélusine Raynaud au journal Libération.

Des personnages plus divers

Dans Louis(e), l’héroïne transgenre était incarnée par une actrice, Claire Nebout. « Au moins, c’est une femme qui joue une femme. La femme trans à l’écran est trop souvent un homme déguisé en femme », souligne Gab Harrivelle. Un progrès, mais peut mieux faire : « Il est important que les acteurs transgenres travaillent », renchérit Karine Espineira.

En France, il y a un manque de diversité dans les personnages. « Les femmes transgenres sont par exemple beaucoup plus représentées que les hommes transgenres. Du coup, le personnage trans devient une caricature, un archétype. Plus belle la vie met en scène un personnage jeune, assignée fille à la naissance. « Cela tranche totalement avec Louise, c’est une figure plus actuelle », note Karine Espineira.

Ces personnages sont aussi trop souvent réduits à leur transidentité. Arrivé dans la saison 14 de Grey’s Anatomy en octobre dernier, le Dr Casey Parker annonce à Bailey qu’il est transgenre à mi-saison. « Je suis un homme trans et fier de l’être. Mais j’aime que les gens apprennent à me connaître avant de découvrir mes antécédents médicaux », lance le jeune interne à sa chef. « Un dispositif malin qui permet au spectateur de s’intéresser à d’autres aspects de sa personnalité », félicite la chercheuse.

Des histoires plus variées

Les personnages transgenres sont souvent enfermés dans la même histoire, celle de leur coming out et de leur transition. « Tout cela reste dans le domaine médical, on parle d’hormones, d’opération. Or, il n’y a pas forcément d’opération pour être trans. Le problème est que pour le grand public, une fois qu’un modèle est posé, il devient le seul acceptable », analyse la chercheuse.

« On ne parle pas des problèmes que rencontrent les trans au quotidien comme la transphobie, à l’origine de nombreux assassinats et suicides, la précarité, l’accès à l’emploi, aux soins, les problèmes d’état civil, etc. », énumère la chercheuse. « Il faut aussi montrer qu’on peut être heureux et trans », tempère Gab Harrivelle. Les scénaristes français se privent « de la diversité des histoires à raconter ». La dimension sociale de la transidentité est peu évoquée. « Le personnage trans est dans la vie, il fait partie d’un monde. Les trans sont aussi des parents, des enfants, des conjoints, etc. », rappelle la chercheuse.

« On n’écrit pas sur un personnage transgenre comme sur un autre personnage, cela peut avoir des répercussions », prévient Gab Harrivelle, qui n’a pas apprécié, par exemple, le personnage de « transgenre psychopathe » de La Mante, sur TF1. « Un message horrible », dénonce-t-il. « J'aimerai voir des personnages transgenres dans la SF et la fantasy, que les personnages transgenres ne soient pas cantonnés aux comédies et aux drama », ajoute encore Gab Harrivelle. 

Des personnes transgenres au sein de la production

On ne parle jamais aussi bien que de ce qu’on connaît. « Les personnes concernées doivent être impliquées dans la création », estime Gab Harrivelle. Le papa de Jill Soloway, la créatrice de Transparent, est une femme trans. « Jill Soloway parle de son vécu, donc il y a de l’authenticité », commente la chercheuse. Même justesse dans Sense 8, la série des sœurs Wachowski, écrite pendant leur transition.

Un conseil suivi par les équipes de Plus Belle La Vie. « Les personnes transgenres peuvent enrichir les productions qui ne doivent pas se vexer d’avoir besoin de se former », conclut la chercheuse. Ça tombe bien, après son expérience avec Plus Belle La Vie, Gab Harrivelle se rêve « consultant LGBT pour l’audiovisuel français ». Avis aux producteurs !