VIDEO. «Gomorra»: L’office de tourisme de Naples met un billet sur la tête des scénaristes

TOURISME La saison 3 de « Gomorra » débute ce jeudi sur Canal + Série…

Benjamin Chapon

— 

La saison 3 de Gomorra permet de découvrir des quartiers méconnus de Naples
La saison 3 de Gomorra permet de découvrir des quartiers méconnus de Naples — Canal+

« Ils débarquent et ils demandent s’il y a des visites organisées de la Scampia. Puis après, ils se rabattent sur la visite des lieux de l’Amie prodigieuse, d’Elena Ferrante… » Flora est désespérée. Elle travaille à l’office du tourisme de Naples. Pour elle et ses collègues, le succès colossal de la série Gomorra (de retour pour une saison 3 dès jeudi soir sur Canal +) est une mauvaise nouvelle. En Italie, la série qui suit les aventures sanglantes de clans de la Camorra, la mafia locale, est encore plus populaire que Game of Thrones. Et à l’étranger, elle est perçue comme LA série italienne.

Le succès de Gomorra attire les touristes qui veulent visiter les quartiers où se déroule l’action de la série. Or, la Scampia et Secondigliano sont des quartiers dangereux, très dangereux. Les plus dangereux d’Europe selon différentes estimations. Flora, et deux de ses collègues, Ariana et Diana*, ont d’abord été amusées puis désespérées par les demandes des touristes, italiens ou étrangers : « Ce n’est pas une blague pour nous. Ces quartiers sont dangereux et il y a là une réalité sociale très dure, et complexe. La série rend compte, d’une certaine façon, de la problématique mais forcément de façon romancée et fantasmée. Il n’y a rien de bon, pour quelqu’un qui s’intéresse à la série, à visiter ces quartiers. »

Touristes idiots

Comme pas mal de Napolitains inquiets de l’impact de la série sur l’image de leur ville, les trois jeunes femmes en poste à l’office de tourisme de Naples ont été en partie soulagées que la saison 3 de Gomorra se déroule en partie loin de la Campanie et aille voir du côté de Lyulin, en Bulgarie. Mais dans le même temps, les chefs fictifs de la Camorra lorgnent de plus en plus sur le centre-ville riche et touristique de Naples pour étendre le périmètre de leurs affaires criminelles… Quoi qu’il en soit, les quartiers pauvres de la Scampia et de Secondigliano resteront les stars de la série.

« Il y a pas mal de touristes qui sont fascinés par la série et la Camorra mais qui ne sont pas fous au point d’aller dans la Scampia, raconte Diana. Certains nous demandent aussi s’il y a un tour ou une carte des lieux où de gens ont été assassinés par la mafia… Ou alors des immeubles ou magasins encore en ruine à cause d’une explosion. Dans ces cas-là, il faut savoir rester calme et ne pas se mettre à insulter ces idiots de touristes. »

Vésuve et mafia, même combat

Flora est plus compréhensive : « Dans le monde entier, il y a une tendance au tourisme mémoriel et aux visites sur des lieux où des drames ou catastrophes ont eu lieu. Après tout, 75 % des touristes qui viennent à Naples visitent les ruines de Pompéi… Mais vouloir « visiter » les crimes de la mafia, c’est de très mauvais goût. »

D’autant que la ville a fait des efforts considérables pour se sortir de l’image de cité de la mafia selon Flora : « On nous parle beaucoup de la violence, des vols, des grèves d’éboueurs… C’est vrai que c’est compliqué. Mais quand le touriste arrive chez nous, c’est qu’il a vaincu ces préjugés et veut profiter des beautés exceptionnelles de Naples. Ceux qui sont attirés par une curiosité malsaine sont une très infime minorité. »

Mafieux, ok, mais pas arnaqueurs

Heureusement, la qualité de la série console un peu les trois jeunes femmes. « C’est difficile à admettre mais on adore tous la série ! Elle est haletante et très forte. Et finalement, elle pose les bonnes questions sur une réalité italienne. » Si elles ne peuvent pas s’empêcher d’en vouloir un peu aux réalisateurs et scénaristes de Gomorra d’avoir focalisé l’attention des Italiens sur la honte de Naples, Flora et ses amies estiment que la série est plus honnête que de nombreux films.

« En Italie, à la télévision et au cinéma, depuis toujours, quand il y a un personnage fourbe, voleur et menteur, c’est un Napolitain, se désole Ariana. Il y a ce sketch très célèbre où un petit arnaqueur vend la fontaine de Trévise à un Américain. Forcément, il a l’accent napolitain… Au moins, dans Gomorra, les Napolitains ne sont pas présentés comme ça. »

* Les prénoms ont été changés par peur des représailles administratives ou de collègues qui préfèrent Suburra, la série de Netflix qui suit la mafia romaine.