Comment «Baron Noir» a résisté au grand chamboule-tout politique

RETOUR La série politique fait son retour sur Canal + après le grand chamboule-tout des dernières élections ...

Anne Demoulin

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Kad Merad (Philippe Rickwaert) et  Anna Mouglalis (Amélie Dorendeu) dans la saison 2 de « Baron Noir ».
Kad Merad (Philippe Rickwaert) et Anna Mouglalis (Amélie Dorendeu) dans la saison 2 de « Baron Noir ». — Jean-Claude Lother/KWAI /CANAL +

La réalité surpasse parfois la fiction. Aux Etats-Unis, l’élection de Donald Trump a basculé le pays dans une réalité plus folle et imprévisible que tout ce que pouvaient imaginer les scénaristes d’House of Cards.

Deux ans après ses débuts, Baron Noir fait son retour sur Canal + ce lundi à 21 heures. Une saison 2 écrite à partir de février 2016 alors qu’« Emmanuel Macron n’avait pas fondé En Marche ! », rappelle Eric Benzekri, co-créateur et coscénariste de la série politique française. Comment les créateurs de Baron Noir jonglent-ils entre réel et fiction afin que les manœuvres de Philippe Rickwaert (Kad Merad) ne paraissent pas fades après le  Penelope Gate et le grand chamboule-tout politique des dernières élections présidentielles ? Le match du réel et de la fiction.

Le monde politique réel est la source d’inspiration, un point pour le réel

Pour les créateurs de Baron Noir, il ne s’agit pas ni de copier, ni de prévoir le réel, mais de s’inscrire dans une réalité et un contexte politique qui fait écho à ce que les Français ont vécu. « On avait le sentiment qu’il allait se passer quelque chose, mais on ne savait pas du tout d’où le coup allait partir », confie Eric Benzekri.

« On est parti des fondamentaux sociologiques et politiques du pays », relate Jean-Baptiste Delafon, second co-créateur de Baron Noir. A savoir « la crise de légitimité et de représentativité des partis anciennement dominants à gauche comme à droite, les poussées de la gauche radicale et de la droite extrême, les tiraillements à l’intérieur du PS et des Républicains quant à la ligne à tenir, c’est-à-dire épouser celle de leurs extrêmes ou rompre avec elles, et au final, le gagnant est le centre », énumère Eric Benzekri, qui ajoute : « On voulait aussi construire la saison sur la France post-Charlie et post-Bataclan. »

Une histoire de recomposition, un autre point pour le réel

« Du coup, cette saison 2 résonne beaucoup avec ce qu’il s’est passé, mais c’était avant tout une nécessité dramatique. On était contraints par notre dramaturgie et nos personnages d’imaginer une recomposition, et il y en a eu une dans le réel », lance Jean-Baptiste Delafon. « On a d’abord réfléchi à la trajectoire globale de la saison, à ce que nos personnages allaient devenir », confirme Eric Benzekri.

« On est contraint de raconter des choses extraordinaires, puisque c’est une fiction, il se trouve que le réel a été extraordinaire. Nos héros, Philippe Rickwaert et Amélie Dorendeu, bousculent des fondamentaux du vrai monde, d’une manière fictionnelle, c’est ce qui est intéressant », estime Jean-Baptiste Delafon.

« On cherche les choses qui n’ont jamais été faites, les possibles de la fiction. On se demande : "qu’est-ce qui n’a jamais été utilisé dans la Constitution ?" "La destitution" ou "Qu’est-ce qui n’est jamais arrivé à un homme politique pour des faits de corruption ?" "Aller en taule". Super, on prend ! C’est comme ça qu’on travaille », détaille Eric Benzekri. Il y aura ainsi un référendum d’initiative partagée dans la saison 2, un dispositif prévu dans la Constitution française jamais utilisé.

Une femme présidente de la République, un point pour la fiction

« La saison 2 ne raconte pas ce qui se passe réellement mais ce qui pourrait potentiellement arriver, comme une femme présidente », résume le réalisateur de la série Ziad Doueiri. « Comment une femme qui n’a jamais été élue, qui appartient à la droite du PS, qui a 39 ans, peut être élue ? On s’est dit : “En faisant quelque chose qui n’a jamais été fait dans l’histoire de la Ve République, en gagnant à plates coutures un débat présidentiel », raconte Eric Benzekri.

« La saison 1 s’appuyait sur un affrontement entre le Baron Noir et le président de la République, joué par Niels Arestrup, tandis qu’Amélie Dorendeu gagnait en responsabilité en allant de l’un à l’autre », rappelle Thomas Bourguignon, le producteur de la série. Amélie Dorendeu a un parcours et des positions idéologiques qui rappellent Emmanuel Macron : elle sort de l’Ena, n’a jamais été élue et veut réformer à tout prix le pays. « Amélie était la même dans la première saison, elle avait le même positionnement », souligne Jean-Baptiste Delafon.

Au début de la saison 2, Philippe Rickwaert n’est plus élu, il sort de taule et galère : « Il aimerait voir Amélie, devenue présidente, exercer le pouvoir d’une certaine manière. Elle veut se libérer de lui. On change de conflit et on a une joute entre les amants de la première saison », poursuit le producteur. « Ce sont des êtres solitaires. Ces personnes arrivent au pouvoir, et une fois-là, ils sont seuls. Cette fiction a une dimension humaine fantastique », souligne le réalisateur.

Une gauche radicale qui s’allie avec le PS, un point pour la fiction

« Debout le peuple », est le mouvement populaire de gauche emmené par Michel Vidal, alias François Morel, dans la saison 2. Si Michel Vidal, leader de la gauche radicale, a une parenté avec Jean-Luc Mélenchon grâce à son « style et son verbe. Son itinéraire est différent de ce qu’on a pu connaître », précise Jean-Baptiste Delafon. Notamment, parce qu’il s’allie au PS. « La question est de savoir comment rendre crédible cela. On s’est dit : "S’il fait 10 %, pourquoi le PS serait obligé d’aller discuter avec lui ?" Du coup, on l’a mis à 16 %, à ce moment-là Jean-Luc Mélenchon était à 9 % dans les sondages. On a écrit ça avant, qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ! », se souvient Eric Benzekri.

Des politiques plus intelligents, un point pour la fiction

« Ce qui est intéressant en politique, c’est le processus. Le point d’arrivée des huit épisodes est le monde actuel, le chemin qui est pris par la série est un autre chemin que le réel, et heureusement, parce que sinon un documentaire est bien plus efficace ! », pense Eric Benzekri. Là où la fiction l’emporte sur le réel, c’est que Baron Noir réussit à nous faire aimer ces hommes et femmes politiques. « Ils sont globalement plus forts, plus intelligents et plus stratèges, que les vrais hommes politiques », s’amuse Jean-Baptiste Delafon.

La seconde saison ne fait pas mention de l’affaire Fillon, les histoires de corruption avaient fait les belles heures de la saison 1. « On s’est pas mal dit que la seconde saison était une saison de rédemption, en fait, pas forcément. Mais par rapport à l’affaire Fillon, on assume de prendre le contre-pied », précise Jean-Baptiste Delafon. Avec Baron Noir, les deux créateurs souhaitent aussi insuffler au monde politique « un peu de magie ». Jeu, set et match pour la fiction.