Dans «The State», les djihadistes de Daesh affrontent la désillusion

ISLAMISME Le réalisateur Peter Kosminsky a enquêté pendant deux ans pour nourrir sa série sur de jeunes britanniques qui arrivent en Syrie pour le djihad…

Benjamin Chapon

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La série
La série — Channel 4

Après la guerre en Bosnie dans Warriors, les conséquences du 11 septembre sur une famille musulmane britannique dans Britz, ou le conflit israélo-palestinien dans The Promise, l’auteur et réalisateur Peter Kosminsky a présenté The State (actuellement sur Canal +), une mini-série de quatre épisodes qui lui a demandé trois ans de travail, dont deux pour la documentation. On y suit le parcours de quatre jeunes djihadistes britanniques. Plutôt que de traiter de la radicalisation de ses personnages, Peter Kosminsky débute son récit à leur arrivée en Syrie.

La série
La série - Channel 4

« Dans le premier épisode, on ne sait rien d’eux. On peut les croire fous, ou que ce sont des monstres, explique le réalisateur à 20 Minutes. On va les voir se confronter à la réalité de la vie sous le régime de Daesh, la vie en Syrie. Mon objectif était de montrer la très inconfortable réalité : ces gens sont des êtres humains, ce ne sont pas des monstres. »

Une réalité de plus en plus sombre

En Angleterre, où la série a été diffusée fin août sur Channel 4, une chaîne publique, The State a créé une polémique. « Au début, ma série a été jugée complaisante, a constaté Peter Kosminsky. J’ai été accusé de rendre le djihad glamour, de montrer un visage humain du terrorisme… Mais au fil des épisodes, les gens ont mieux compris. Enfin je crois. »

La série
La série - Channel 4

Au début de la série, les jeunes « héros » découvrent Daesh, la vie en communauté, une forme de camaraderie. « Très vite, la réalité s’assombrit pour eux. Ils arrivent avec un idéal, un espoir, une foi. Mais la violence, les horreurs, les conditions de vie, pour les femmes notamment, vont doucher leurs illusions. Les réactions sont diverses. Certains s’endurcissent, d’autres doutent et ne peuvent plus supporter. Je voulais montrer un peu de la complexité du sujet. »

L’horreur suggérée plutôt que montrée

Outre la violence, parfois extrême, certains téléspectateurs ont reproché à The State de ne pas renseigner sur le parcours des personnages, ni sur la situation diplomatique internationale. « J’ai choisi de traiter cet aspect-là du djihadisme, c’est ma vision des choses, se défend Peter Kosminsky. On me demande souvent pourquoi je n’ai pas traité tel ou tel aspect. Mais je ne voulais ni ne pouvais faire le tour du problème. Le processus de radicalisation par exemple est déjà bien documenté, il y a plusieurs films sur le sujet. Alors que The State est la première série sur la vie des djihadistes en Syrie. »

Si la série ne suit pas les personnages hors de Syrie, elle n’élude aucun des aspects de la vie quotidienne des djihadismes. Notamment les tortures infligées aux prisonniers et aux ennemis. La série est déconseillée aux mineurs. « Je ne voulais pas filmer de décapitation, explique le réalisateur. Quand j’en vois une dans un film ou une série, je me demande toujours « Tiens, mais comment ils ont fait ça », et je sors du film. J’ai trouvé plus efficace d’évoquer les scènes les plus horribles, avec un travail sur le son. Surtout, on « voit » ses scènes à travers les yeux de Jalal, grâce au jeu d’acteur formidable de Sam Otto. On voit l’impact de ses horreurs sur son visage, sa respiration… »

L’époque des têtes plantées sur des piques

Un peu par hasard, les téléspectateurs français ont récemment pu découvrir, sur Arte, la précédente série historique de Petyer Kosminsky, Wolf Hall, sur le destin de Thomas Cromwell, conseiller du roi Henri VIII. « Il y a une similarité superficielle entre les deux séries puisqu’elles traitent toutes les deux, en partie, des horreurs que l’on peut commettre au nom de la religion, en raison de minuscules différences d’interprétation d’un dogme. Dans Wolf Hall, qui se déroule au début du 16e siècle, le christianisme a le même âge que l’Islam aujourd’hui. A l’époque d’Henri VIII, il y a eu des massacres, des décapitations, des corbeaux qui mangeaient les yeux des condamnés, des gens dont on arrachait les organes à vif, des têtes plantées sur des piques dans Londres. Toutes ces choses ont été commises pour des raisons qui nous semblent insignifiantes aujourd’hui, comme de savoir si l’on pouvait traduire la Bible en anglais… Savoir ça permet de mettre en perspective les horreurs commises par Daesh aujourd’hui. »

La série
La série - Channel 4

Après avoir consacré trois ans de sa vie à l’étude du djihadisme en Syrie, Peter Kosminsky a aujourd’hui tourné la page : « C’est quelque chose qui fait partie de notre métier. Pendant un moment, je deviens une sorte de mini-expert d’un sujet pour préparer une série, puis je passe complètement à autre chose. C’était passionnant mais honnêtement, ça ne manque pas de penser chaque jour à tout ça. »