Une série qui s’achève, c’est «un moment de deuil collectif»

PSYCHOLOGIE Dans son documentaire « Fin de séries », Olivier Joyard a rencontré des réalisateurs et des fans de série pour évoquer ce douloureux moment qu’est le dernier épisode…

Benjamin Chapon

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Retenez votre souffle... Kevin Garvey et The Leftovers, c'est fini
Retenez votre souffle... Kevin Garvey et The Leftovers, c'est fini — HBO

C’est l’histoire d’un mec qui adore The Leftovers et qui n’arrive pas à regarder le dernier épisode de la troisième et dernière saison ( disponible sur OCS). Il voudrait le regarder pour boucler une splendide boucle, finir une histoire bouleversante qui a accompagné sa vie émotive pendant trois ans. Mais il repousse, il repousse.

« Je comprends ça, explique Olivier Joyard dont le documentaire Fin de séries est diffusé jeudi soir sur Canal +. Il faut faire un travail sur soi pour accepter une fin de série. De toute façon, accepter la fin, c’est le travail d’une vie… »

Affronter une fin de série, c’est donc vivre les fameuses cinq étapes du deuil…

Le déni : « Je refuse de voir la fin de Friday Night Lights : Clear Eyes Full Hearts Can’t Lose »

« Je comprends ceux qui veulent créer eux-mêmes la fin etarrête de regarder des séries en cours, analyse Olivier Joyard. Mais dans ces cas-là, ce sont des séries qu’on n’aime pas tant que ça à mon avis… »

Par ailleurs, le réalisateur rappelle qu’une « série n’est pas faite pour avoir une fin du point de vue industriel. Historiquement, les séries étaient conçues sur des principes de répétition à l’infini qui étaient rassurants et plaisants pour les téléspectateurs. L’arrivée du streaming a changé tout ça : les spectateurs veulent désormais des séries avec un début, un milieu et une fin. »

La colère : « La fin de Dexter me donne clairement envie de tuer des gens. Plein. »

« La déception, voire la colère est inhérente à la fin d’une série. Mais cette colère n’a rien à voir avec la série elle-même. S’il aime une série, le spectateur en veut forcément plus, en attend forcément mieux. » Ainsi, la déception violente des fans de Lost n’a aucun lien avec la qualité du script de Damon Lindelof.

>> « Le public n’aura jamais les réponses », prévient Damon Lindelof, le créateur de The Leftovers

On pourrait gloser des heures sur les qualités et défauts respectifs des différentes fins de série. Pour Olivier Joyard, « il faut surtout apprendre à connaître ce que l’on attend d’une fin de série. Moi, j’aime les fins qui n’en font pas trop, qui se laissent aller à une sortie de scène simple et émouvante. Je n’aime pas les enterrements avec fleurs et couronnes, les fins qui veulent tout expliquer pour de bon, ou revenir sur tous les aspects de la série. »

L’expression : « Tu peux regarder les 7 épisodes de Mad Men qu’il te manque cette nuit, s’il te plaît. J’ai vraiment besoin qu’on en parle ensemble demain, toute la journée. »

« Ce n’est jamais anodin de finir une série, parce que ça bouleverse notre vision de spectateur. Un dernier épisode, on a besoin de le garder en nous un long moment, analyse Olivier Joyard. Les fans que j’ai rencontré m’ont souvent expliqué qu’ils avaient eu besoin d’en parler, bien plus que pour n’importe quel épisode. C’est un besoin cathartique. Et à la fois, il faut savoir prendre un minimum de distance, et de temps pour comprendre si on a aimé ou non cette fin. La fin des Soprano, j’ai mis du temps à l’aimer, à la comprendre en fait. »

La dépression : « La vie sans The Leftovers mérite-t-elle d’être vécue ? »

« Certains fans tombent dans un état de pure angoisse de séparation. C’est tout à fait naturel de ressentir un vide parce que certaines séries occupent une grande place dans la vie des gens. C’était d’autant plus fort avec les feuilletons, diffusés chaque jour ou chaque semaine, et qui étaient des rendez-vous, presque des rituels. »

L’acceptation : « Je suis une meilleure personne depuis que j’ai fini The Good Wife. »

« Une bonne fin de série met en scène une idée de la fin. Philosophiquement, c’est assez fort. » Pour Olivier Joyard, se confronter à des fins de série fait de nous de meilleurs spectateurs, plus attentifs, plus créatifs aussi. « Achever une série, c’est aussi se projeter en arrière, y repenser avec un oeil neuf. »

Allez, c’est décidé, ce soir, on enterre The Leftovers.