Series Mania: «Le public n’aura jamais les réponses», prévient Damon Lindelof, le créateur de «The Leftovers»

SERIE A Paris pour présider le jury du festival Series Mania, rencontre avec le créateur de « Lost » et du chef-d’oeuvre « The Leftovers »… 

Anne Demoulin

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Le showrunner Damon Lindelof 
 pose avec l'acteur Justin Therou, le héros de « The Leftovers ».
Le showrunner Damon Lindelof pose avec l'acteur Justin Therou, le héros de « The Leftovers ». — Deadline/Shutterstock/SIPA

Il a marqué toute une génération avec Lost. Damon Lindelof a pris les commandes du jury du festival Séries Mania, qui se tient jusqu’au 23 avril à Paris. Il a présenté avec l’acteur Justin Theroux  et le compositeur Max Richter ce jeudi en avant-première mondiale au Grand Rex les deux premiers épisodes de l’ultime saison de son chef-d’œuvre, The Leftovers. Alors que la diffusion du dernier volet de ce chef-d’œuvre démarre ce lundi sur OCS City à 20h55, 20 Minutes a rencontré le créateur de ce drame mystique, basé sur le livre de Tom Perrota, Les Disparus de Mapleton, où 2 % de la population se volatilise sans explications.

Qu’est-ce que cela représente pour vous d’être le président du jury de Séries Mania ?

C’est incroyablement flatteur et cela implique des responsabilités. J’ai rencontré ce jeudi  le jury  autour d’un déjeuner. Ils m’ont dit : « Nous allons te donner notre opinion, mais au final, c’est ta décision. » Et j’ai répondu : « Aux Etats-Unis, ce n’est pas comme cela qu’un jury fonctionne. Nous devons essayer d’atteindre l’unanimité. » Donc, j’essaierai de guider les conversations autant que possible. Je crois que les bonnes réflexions naissent avec des débats passionnés. Je ferai de mon mieux pour diriger ce jury, mais lorsque vous jugez de l’art, c’est quelque chose de très subjectif. J’espère surtout apprendre des points de vue des autres. Je suis un peu intimidé d’être président, mais j’accepte cette responsabilité et je ferai de mieux afin que ceux qui m’ont choisi sentent qu’ils ont fait le bon choix. Mais j’ai mes doutes.

Comment peut-on juger une série ?

Je crois qu’il faut surtout savoir de ce dont on parle. J’ai vu tellement de séries ! Je ne peux même pas calculer le nombre d’heures que j’ai passées devant la télévision. Si je me base sur mes conversations préliminaires avec les autres membres du jury, je crois qu’ils sont parfaitement qualifiés pour faire ce jugement, toujours arbitraire, sur qui a fait le meilleur art.

Estimez-vous qu’il y a trop de séries ou que nous assistons à une sorte d’âge d’or de la fiction ?

Les deux ! Tout le monde s’est déjà retrouvé dans cette situation où quelqu’un lui lance : « Tu n’as pas regardé cette série ? Tu devrais ! » Et se dire, que c’est quelque chose en plus qu’il va falloir faire. La culture de la conversation autour des séries fait que vous avez vraiment l’impression de passer à côté de quelque chose, si vous ne le faites pas. Les gens développent un attachement tout particulier aux séries. La télévision offre une expérience plus intime que le cinéma.

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Le cinéma est une forme d’art merveilleuse, mais les acteurs apparaissent sur l’écran en dix fois plus grand que dans la vraie vie. A la télévision, ils sont avec nous à la maison. C’est d’autant plus vrai que nous regardons désormais sur nos téléphones et nos tablettes, à quelques centimètres de notre visage. Nous avons une relation compliquée et intense avec les séries. On ressent le besoin de partager nos expériences avec les autres. Il y a trop de bonnes choses à regarder, il faut ralentir un peu, sinon je n’aurai plus le temps de travailler !

Il y a beaucoup de séries européennes en compétition, en regardez-vous ?

J’adore les séries étrangères. J’ai vu Les revenants, une série française incroyable. J’ai aussi adoré la série danoise Borgen, la Norvégienne Occupied et l’Israélienne In Treatement avant son remake américain. En tant que créateur, c’est intéressant de voir des choses sous un angle différent. Ce qui me frustre parfois quand je vois une série allemande excellente par exemple, c’est lorsque les Américains débarquent et disent : « Achetons les droits et faisons un remake en anglais », et que je réalise que ce qui faisait que la série était géniale, résidait dans le fait qu’elle était typiquement allemande.

J’aime aussi, de mon point de vue américain, lorsque les acteurs me sont complètement étrangers. Kevin Spacey dans  House of Cards est fantastique, mais je sais qui est Kevin Spacey. Lorsque je regarde une série étrangère, je découvre les acteurs pour la première fois et ils sont justes les personnages qu’ils incarnent. C’est une expérience rare. Aux Etats-Unis, les stars dirigent le média. Dans The Leftovers, j’ai essayé d’utiliser des acteurs que je n’avais jamais vus avant, comme Christopher Eccleston. Il était trop bon pour ne pas être casté.

Quelle est la part de Lost dans The Leftovers ?

La série Lost posait de très grandes questions. Plus les questions sont grandes, plus elles semblent appeler de grandes réponses. Lost promettait au public des réponses et on a fait de notre mieux pour les donner. Elles étaient parfois trop longues à arriver, et cela a créé de la frustration. Parfois les réponses elles-mêmes n’étaient pas aussi satisfaisantes que ce que le public s’était imaginé. Quand j’ai lu Les disparus de Mapleton de Tom Perrotta, ce qui était fou, c’était qu’il était clair que le lecteur n’aurait jamais les réponses.

Le livre décrivait un univers basé sur le fait de vivre dans un mystère perpétuel. Cela m’apparaît plus authentique par rapport au monde dans lequel on vit. De nombreuses personnes sur cette planète croient avoir la réponse aux grands mystères de la vie : quel est le sens de la vie ? Qu’est-ce qui se passe lorsqu’on meurt ? En vérité, nous ne savons pas vraiment. L’événement qui arrive au début de The Leftovers oblige les gens à réexaminer leur foi et leurs croyances. L’énergie émotionnelle liée au fait de ne pas comprendre, de savoir que l’on n’aura pas les réponses à ces mystères est une réponse directe à la façon dont Lost s’est terminé. En tant que créateur, ça a été libérateur pour moi de me dire que je pouvais écrire une histoire où je n’étais pas obligé de donner toutes les réponses. Le public va plus apprécier le chemin en sachant qu’ils ont la promesse qu’ils n’auront jamais toutes les réponses.

Vous avez adressé une lettre aux journalistes dans laquelle vous déconseillez de « binge-watcher » The Leftovers

Je pratique le « binge-watching », je n’ai aucune leçon à donner ! Quand on aime une série, c’est tentant de vouloir savoir tout de suite ce qui va se passer ensuite ! C’est comme avoir une grande pizza en face de soi et d’en manger jusqu’à devenir malade. Vous l’apprécierez plus en la dégustant lentement. Lorsqu’on « binje-watche », on perd la capacité à anticiper, à imaginer ce qui va se passer. Je conseille d’essayer de laisser passer un jour entre chaque épisode de The Leftovers, de se laisser du temps pour y penser, de retrouver ce sens de l’anticipation.

Selon vous, quel est le principal thème de The Leftovers ?

The Leftovers était au début une série sur le deuil, mais plus on avance plus elle pose cette question : « Quelle est l’histoire que j’ai besoin de me raconter lorsque quelque chose de terrible arrive pour aller mieux ? ».

The Leftovers est une série lente et silencieuse dans un monde bavard et rapide…

Dans le livre, la secte des Guilty Remnants a choisi de ne pas parler. J’ai été fasciné par cette idée, par le pouvoir du silence. Nous passons dans la vie beaucoup de temps seul, sous la douche, dans la rue, dans la voiture. Je voulais que la série montre ces instants-là. Parce que c’est un moyen de voir ce qui se passe à l’intérieur du personnage. Il y a donc une attention délibérée et constante au pouvoir du silence. En tant qu’auteur, essayer de dire des choses sans les mots, c’est très stimulant ! Et puis, j’ai eu la chance de travailler avec des réalisateurs et des acteurs incroyables, qui arrivent à faire passer des émotions sans rien dire.

Le dernier épisode s’intitulera-t-il vraiment « A Full Explanation for The Departure That Is Both Physically and Religiously Satisfying » (« Une explication complète pour le départ qui est à la fois physiquement et religieusement satisfaisante ») comme cela circule sur Internet ?

Ce n’est pas le titre de l’épisode ! On m’a demandé une description de ce que serait le final et j’ai écrit ça comme une sorte de blague. Ce synopsis est cependant pertinent par rapport au final, mais ce n’est pas le titre, c’est un peu trop long, non ?