Des océans dans l’espace ? « Ils sont bien plus gros que sur Terre »

INTERVIEW Le planétologue Christophe Sotin en dit plus sur la présence d’océans liquides cachés sur les lunes de Jupiter et de Saturne et sur la portée de ces découvertes

Propos recueillis par Frédéric Brenon
Illustration d'icebergs au Groenland sur la planète Terre. Les océans extraterrestres décrits par Christophe Sotin seraient, eux, couverts d'une épaisse couche de glace.
Illustration d'icebergs au Groenland sur la planète Terre. Les océans extraterrestres décrits par Christophe Sotin seraient, eux, couverts d'une épaisse couche de glace. — Pixnio CC0
  • Des océans ont été détectés sur les lunes Europe, Ganymède, Encelade et Titan.
  • Ces océans peuvent atteindre des profondeurs énormes en comparaison des océans terrestres.
  • Ils offrent le potentiel d’une forme de vie extraterrestre.

La présence d’eau dans notre système solaire, sous forme de vapeur ou de glace, est démontrée et communiquée depuis longtemps par les scientifiques. Mais saviez-vous qu’il y avait aussi de l’eau liquide ? Et même carrément des océans ? Les recherches menées par les expéditions spatiales Galileo, autour de Jupiter, et Cassini, autour de Saturne, ont en effet permis de beaucoup avancer sur le sujet. Christophe Sotin, professeur au Laboratoire de planétologie et géosciences de Nantes, tient justement une conférence publique sur ce thème ce jeudi soir*. Entretien avec ce planétologue également réputé pour avoir été directeur scientifique pour l’exploration du système solaire au service de la Nasa.


Christophe Sotin, planétologue réputé, actuellement professeur à l'université de Nantes.
Christophe Sotin, planétologue réputé, actuellement professeur à l'université de Nantes. - C.Sotin

Vous expliquez qu’il existe des océans cachés sur les lunes de Jupiter et de Saturne. De quoi parle-t-on exactement ?

On parle d’océans d’eau liquide recouverts par une enveloppe de glace de plusieurs kilomètres, voire plusieurs dizaines de kilomètres. Ils sont invisibles mais ils sont bien là. Ils sont même beaucoup plus gros que les océans terrestres. Ils peuvent faire jusqu’à 100 kilomètres d’épaisseur, à comparer avec la profondeur moyenne de nos océans terrestres qui est d’environ 3 kilomètres.

Sur quelles lunes se trouvent ces océans ?

On en a détecté sur Europe, satellite naturel de Jupiter, grâce à la mission Galileo qui, dès la fin des années 1990, y a repéré des champs magnétiques induits. La meilleure explication de ces champs magnétiques induits, qu’on retrouve aussi sur les océans terrestres, c’est la présence d’un océan salé en profondeur. On a fait le même constat sur Ganymède, lune de Jupiter et plus grosse lune du système solaire. On a aussi détecté des océans sur Encelade, une lune de Saturne de petite taille, grâce à la mission Cassini qui y a révélé la présence de geysers. C’est une vraie surprise car on pensait qu’Encelade était uniquement une boule de glace. Enfin, l’autre lune où la présence d’océans est corroborée, avec des méthodes différentes, c’est Titan, la plus grosse lune de Saturne.

Ces océans sont-ils propices à une vie ?

Oui, complètement. C’est ce qu’on appelle des territoires habitables. Ce sont des lieux habitables pour des modes de vie simple. Ce qui ne veut pas dire qu’ils sont habités. Pour Encelade et Europe, il y a une forte ressemblance avec les fonds des océans terrestres.

Pourrait-on imaginer y trouver des plantes ou des animaux ?

Non. On pense plutôt à des organismes mono cellulaires : des bactéries, des microbes… Les mêmes premières formes de vie qui étaient sur Terre il y a 4 milliards d’années.


Photo de la planète Saturne réalisée par l'agence spatiale européenne.
Photo de la planète Saturne réalisée par l'agence spatiale européenne. - J.Depasquale/AFP

Comment en savoir plus désormais ?

En allant regarder ! Il y a la mission Europa Clipper qui va être lancée en 2024 par la Nasa pour l’étude d’Europe. Il y a une mission européenne qui va s’intéresser à Ganymède. Il y a aussi la mission Dragonfly pour aller sur Titan en 2028. Et un projet pour aller étudier Encelade de manière plus détaillée. La découverte des océans a engendré un très grand intérêt dans la communauté planétologique. Ça entraîne des gens de toutes disciplines, de la biologie, de la chimie organique, pas forcément des astrophysiciens.

Pourquoi ces découvertes fascinent-elles autant ?

Parce que l’eau est un ingrédient indispensable à la vie. Et qu’il y a un lien entre l’existence d’une vie extraterrestre et l’émergence de la vie sur Terre, question qu’on n’a toujours pas résolue. Il y a aussi la question de savoir si la vie est unique à la Terre ou si elle peut se développer sur d’autres planètes. Ce sujet passionne en effet, je le vois auprès de mes étudiants ou du public assistant aux conférences.

Peut-on penser qu’il y aurait d’autres océans ailleurs dans le système solaire ?

Oui ! On parle beaucoup d’un océan à l’intérieur de Pluton, un autre à l’intérieur de Triton [lune de Neptune]. Il y a Callisto, une lune de Jupiter, où ça semble aussi possible. Et il y a des océans qui ont sans doute existé à l’intérieur de Cérès, qui est maintenant une planète naine mais qui était connue avant comme le plus gros astéroïde entre Mars et Jupiter. Il reste énormément d’explorations à faire !

* A 19h, ce jeudi, au Muséum d’histoire naturelle de Nantes.