Comment l’Isae-Supaéro est devenue l’une des meilleures pouponnières d’astronautes

Espace L’école d’ingénieurs de Toulouse a vu passer sur ses bancs Sophie Adenot et Thomas Pesquet, les deux derniers astronautes français sélectionnés par l’Agence spatiale européenne, et bien d’autres références de l’aérospatiale

Béatrice Colin
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L'Isae-Supaéro, bâtiments de la maison des élèves (illustration).
L'Isae-Supaéro, bâtiments de la maison des élèves (illustration). — © Alain Felix / Masaï
  • Les deux dernières générations d’astronautes français, Thomas Pesquet et Sophie Adenot, sont passées par les rangs de l’Isae-Supaéro.
  • L’école d’ingénieurs toulousaine, qui ne cache pas sa fierté, a aussi formé deux des réservistes sélectionnés par l’Agence spatiale européenne.
  • Un succès qui peut s’expliquer par sa formation, peut être plus complète que ses concurrentes internationales, mais aussi le réseau de ses anciens qui évoulent dans le secteur spatial.

« La sélection de Sophie Adenot, c’est extrêmement inspirant en tant qu’élève de Supaéro et en tant que fille parce que c’est la première femme astronaute française depuis Claudie Haigneré. Qu’elle sorte de notre école, c’est une grande fierté. » En deuxième année à l’Institut supérieur de l’aéronautique et de l’espace de Toulouse, Marie Delaroche, comme tant d’autres élèves, rêve de marcher dans les pas de la nouvelle recrue de l’Agence spatiale européenne.

Pour réaliser son rêve de travailler dans le spatial, cette jeune française ayant grandi à New York n’envisageait pas d’intégrer une autre que celle qui a déjà accueilli sur ses bancs ceux qui ont déjà tutoyé les étoiles, comme Thomas Pesquet, les Italiens Luca Parmitano et Samantha Cristoforetti, ou encore Jean-François Clervoy et Philippe Perrin.

« A la fin de collège, début de lycée, j’ai fait un stage d’observation au CNES. J’étais accompagnée d’un membre de ma famille et quand je lui ai demandé naïvement : "Comment fait-on pour devenir astronaute ?", on passait au même moment devant Supaéro en voiture. Il m’a alors dit : "Il faut que tu rentres là" », se remémore la jeune femme biberonnée aux épisodes de C’est pas Sorcier sur l’univers. Depuis, son envie et sa passion ont guidé son cursus scolaire, avec l’ambition d’intégrer cet institut qui chaque année forme 2.000 étudiants.

Devenir astronaute ? « Objectif ultime, mais ça ne peut pas être le seul »

Tous ne rêvent pas de marcher dans les pas de leurs illustres prédécesseurs, les deux tiers des 800 diplômés se destinant d’ailleurs à une carrière dans le monde de l’aéronautique. « C’est un objectif ultime pour moi et certains de mes camarades, mais ça ne peut pas être l’unique objectif pour une vie au vu des probabilités d’être sélectionné. Ce qui est passionnant, c’est tout le chemin entre maintenant et le moment où l’on va déposer notre candidature à l’ESA pour la prochaine vague, il y a énormément de possibilités de carrière avant de devenir astronaute », relève avec humilité Marie.

Mais en regardant les chiffres de plus près, si un jour elle se lançait dans la course, elle aurait mathématiquement plus de chances d’intégrer le corps des astronautes européens qu’un étudiant d’une autre école. Sur les 22.589 personnes qui ont postulé l’an dernier, 17 ont été sélectionnées : cinq « titulaires » ainsi que onze « réservistes ». En plus de Sophie Adenot, figurent l’italienne Anthea Comellini et le Français Arnaud Prost, tous deux aussi passés par Supaéro.



« Si on veut devenir astronaute c’est un très bon choix de passer par chez nous, ce n’est pas pour autant que tout le monde devient astronaute après être passé chez nous », relève le directeur général de l’établissement, Olivier Lesbre qui rappelle que son école a été pionnière en développant une formation « spatiale » à la fin des années 1970. Et qui couvre aujourd’hui tout « le catalogue des disciplines du spatial » existantes.

Une formation complète, au-delà des sciences et technologies

Au-delà de son processus de sélection des étudiants, l’une des clés du succès de l’Isae tient aussi dans son emplacement géographique, au cœur de l’écosystème du spatial, à deux pas du CNES de Toulouse mais aussi d’entreprise comme Airbus Defence & Space ou encore Thales. « Ce qui fait notre particularité peut-être par rapport à nos concurrents internationaux, c’est que nous avons un modèle de formations qui est plus complet et plus équilibré. Dans une université, vous allez avoir des formations sur des domaines très centrés, très pointus. Chez nous, vous aurez une formation de haut niveau scientifique, mais sur plusieurs disciplines. On exige également qu’ils s’ouvrent l’esprit à d’autres domaines, en matière d’économie, de management, de culture générale, 30 % des heures des formations c’est autre chose que les sciences et les technologies », insiste Olivier Lesbre.



Autant d’ingrédients qui permettent de préparer au mieux les futurs astronautes. Tout comme la possibilité de participer à Mars Desert Research Station, des missions de simulation de la vie sur Mars en plein désert de l’Utah. De faire du vol moteur aussi ou encore du parachutisme. Ou encore de profiter du réseau d’anciens, disséminés un peu partout dans le secteur spatial, à la Nasa comme à l’ESA, qui « partagent des valeurs, des ambitions communes, d’entraide et une facilité de langage », explique Stéphanie Lizy-Destrez, l’une des enseignantes de l’école qui possède un vrai, grand campus.

Une vague de candidatures annoncée

Mais à la recette, il faut parfois aussi ce petit plus qui fera la différence. C’est ce qu’a éprouvé cette professeure lorsqu’elle a rencontré pour la première fois Arnaud Prost, alors étudiant. « Je me suis dit, lui, c’est un futur astronaute. Au premier regard je l’ai ressenti », raconte celle qui est spécialisée en conception des systèmes spatiaux. Au cours de la dernière année, elle a suivi beaucoup d’alumni qui sont allés très loin dans la sélection sans atteindre pour autant le carré final.

Nombre d’entre eux faisaient partie de l’association « Ose Isae-Supaéro » et son programme labélisé Cordées de la Réussite. Tout comme Sophie Adenot, Thomas Pesquet et Arnaud Prost aussi. Cette génération « complètement décomplexée », qui nous ressemble, n’hésite pas à aller parler avec les enfants des zones rurales ou de quartiers défavorisés, souvent éloignés des sciences, pour leur faire partager leur passion. « "Ose" les prépare bien, que ce soit au niveau de l’intervention dans les classes ou de la vulgarisation. Pour eux c’est aussi quelque chose de voir les lumières qui s’éclairent dans les yeux des enfants », insiste Stéphanie Lizy-Destrez qui espère retrouver l’un de ses enfants un jour en face d’elle sur les bancs de l’Isae. Une chose est sûre, l’école d’ingénieurs toulousaine s’attend à recevoir une vague de candidatures lors des prochaines inscriptions, comme cela a été le cas à chaque fois que Thomas Pesquet a quitté le plancher des vaches pour la station spatiale internationale.