Espace : Le programme « Parastronaute » peut « motiver toute une population qui se voyait exclue »

INCLUSIVITé Pour la première fois, l’Agence spatiale européenne (ESA) a sélectionné un candidat porteur de handicap

Diane Regny
Le nouveau parastronaute de l'ESA, John McFall, un ancien sprinter paralympique britannique, pose lors du Conseil de l'ESA à Paris , mercredi 23 novembre 2022.
Le nouveau parastronaute de l'ESA, John McFall, un ancien sprinter paralympique britannique, pose lors du Conseil de l'ESA à Paris , mercredi 23 novembre 2022. — Francois Mori/AP/SIPA
  • L’Agence spatiale européenne (ESA) a désigné mercredi cinq nouveaux astronautes, dont deux femmes. A cette promotion 2022 s’ajoute un « parastronaute », John McFall. 
  • Le rôle de ce médecin britannique sera d’étudier l’apport des personnes en situation de handicap à l’aventure spatiale.
  • 20 Minutes se penche sur les enjeux de ce recrutement inédit grâce à l’éclairage d’Estelle Moraux, maîtresse de conférences en astrophysique à l’Institut de planétologie et d’astrophysique de Grenoble et finaliste lors du recrutement de 2008 et Guillaume Weerts, ancien médecin en chef des astronautes au sein de l’ESA.

Pour la première fois, l’Agence spatiale européenne (ESA) a sélectionné un candidat porteur de handicap. Le médecin britannique, ex-champion paralympique, John McFall a rejoint son programme d’entraînement. Cet homme de 41 ans, amputé de la jambe droite après un accident de moto à 19 ans, participera aux entraînements en tant que « parastronaute ». Mais quels enjeux ce recrutement représente-t-il ? Quel est l’objectif de ce programme ? 20 Minutes se penche sur ce recrutement grâce à l’éclairage d’Estelle Moraux, maîtresse de conférences en astrophysique à l’Institut de planétologie et d’astrophysique de Grenoble et finaliste lors du recrutement de 2008 et Guillaume Weerts, ancien médecin en chef des astronautes au sein de l’ESA.

Quel est l’objectif du programme « parastronaute » ?

Le programme « parastronaute » doit permettre d’étudier le défi que représenterait l’envoi d’un astronaute handicapé dans l’espace et de trouver des solutions pour le relever. « Avec mon parcours scientifique et mes différentes expériences, j’ai senti que je devais essayer d’aider l’ESA à répondre à la question : pouvons-nous envoyer une personne avec un handicap physique dans l’espace pour y faire un travail significatif ? », expliquait d’ailleurs mercredi John McFall lors de la cérémonie de présentation de la nouvelle promotion d’astronautes.

C’est une forme « d’étude de faisabilité », explique Guillaume Weerts. « Il va falloir définir les problèmes, comment les tester, faire une analyse de tous les risques potentiels, définir leur gravité, leur probabilité, leurs solutions éventuelles », énumère l’ancien médecin en chef des astronautes au sein de l’ESA qui précise que le programme durera « entre cinq et dix » ans, selon une estimation « approximative ». L’ESA avait ouvert son dernier processus de sélection à trois différents types de handicap, sur les membres inférieurs, une différence de longueur des membres inférieurs ou une taille inférieure à 1m30.

Le handicap du nouveau parastronaute n’est « pas gênant dans le métier d’astronaute où il n’y a pas de gravité et on n’a pas besoin de se tenir debout », souligne Estelle Moraux, maîtresse de conférences en astrophysique à l’Institut de planétologie et d’astrophysique de Grenoble. « Tous les handicaps ne sont pas compatibles » notamment pour ceux des membres supérieurs en cas de « sortie extra-véhiculaires où les deux mains permettent de se tenir sans arrêt », précise-t-elle toutefois. « Le milieu spatial n’est pas banal, ce n’est pas un milieu auquel l’organisme humain est habitué, tout le monde ne pourra pas y aller », abonde Guillaume Weerts.

Quels enjeux représentent ce recrutement ?

L’Agence spatiale européenne est consciente de la diversité des handicaps. « La notion de handicap n’est pas une définition très claire, il y a des multiples situations de handicap donc on ne peut pas faire des règles générales, il faut des évaluations au cas par cas », souligne Guillaume Weerts. « La sélection en elle-même n’est pas très physique, on ne nous demande pas d’être des athlètes », déclare Estelle Moraux, qui était parmi les dix derniers finalistes en 2008 - six ont été sélectionnés.

« La première étape est celle du dossier, suivie d’une étape de tests psychotechniques et d’anglais et enfin d’entretiens psychologiques et d’exercices en équipe sous contrainte », énumère-t-elle notant toutefois « une semaine de tests médicaux » qui n’était pas « très physique ». Pourtant, jusqu’ici les personnes porteuses de handicap étaient d’emblée éliminées. C’est « peut-être le point le plus essentiel de ce projet » note Guillaume Weerts. « On passe de règles intangibles pour tous à des situations individuelles » et de la notion de « disability » à celle « d’ability » (dans ce contexte « d’incapacité » à « capacité »).

« Il faudra s’adapter à chaque fois et faire effectivement du cas par cas », confirme Estelle Moraux. Toutefois, l’ESA espère parvenir à mettre en place une forme de feuille de route. « Ce qui est important dans le projet, c’est de développer la méthodologie, on va se baser sur un cas concret pour extrapoler », explique Guillaume Weerts. Le processus de recrutement des astronautes pourrait devenir moins excluant. « Au lieu de dire "ah vous avez ça, au revoir", on pourrait dire "on va regarder si c’est possible quand même" » et ainsi prendre en compte les handicaps comme des « caractéristiques personnelles », simplifie l’ancien médecin en chef de l’ESA.

Le message symbolique est-il essentiel ?

« On ne peut pas promettre de prendre tout le monde et d’être entièrement inclusif, ça ne sera pas possible. Mais ce programme veut dire qu’on est prêts à regarder jusqu’où on peut aller et ce qu’il est nécessaire de faire pour être plus inclusif », explique Guillaume Weerts. Un message d’inclusivité essentiel. « Il y a un réel effort et c’est aussi pour motiver toute une population qui se voyait exclue, qui pensait que c’était impossible pour eux alors qu’on se rend compte que ce n’est pas le cas », décrypte Estelle Moraux.

John McFall s’est dit « incroyablement fier et excité » d’avoir été sélectionné : « Cela a fait l’effet d’un tourbillon, car, étant amputé, je n’avais jamais pensé que devenir un astronaute était une possibilité. » « Ce sont des métiers qui font rêver et paraissent impossibles à réaliser. Il est donc très important de faire attention à l’inclusion pour montrer que c’est accessible à beaucoup de personnes et afin d’éviter qu’elles ne se censurent », souligne Estelle Moraux qui ajoute que la représentativité est essentielle.

« Le message que je veux donner aux futures générations, c’est que la science est pour tout le monde et que les voyages dans l’espace, espérons-le, peuvent être pour tout le monde », a lancé John McFall après sa sélection. « Tout le monde » mais avec au moins un master, trois langues parlées couramment, trois ans d’expérience professionnelle, moins de 50 ans et des capacités intellectuelles et psychologiques hors du commun.