Rosiers « remontants » : Une mutation génétique est à l’origine de leurs floraisons multiples

FLOWER POWER Découvrez, chaque jour, une analyse de notre partenaire The Conversation. Ce mardi, des chercheurs nous dévoilent une curieuse particularité des rosiers « modernes »

20 Minutes avec The Conversation
Old Blush est une ancienne variété cultivée en Chine et introduite au 18e siècle en Europe. Cette variété présente une floraison continue
Old Blush est une ancienne variété cultivée en Chine et introduite au 18e siècle en Europe. Cette variété présente une floraison continue — Tatiana Thouroude / Inrae (via The Conversation)
  • Presque tous les rosiers cultivés aujourd’hui refleurissent jusqu’à l’automne, selon notre partenaire The Conversation.
  • Mais contrairement à ce que l’on pourrait croire devant l’omniprésence de ces rosiers remontants, ce n’est pas une qualité commune au genre Rosa mais plutôt une anomalie due à une mutation.
  • Cette analyse a été menée par Fabrice Foucher, généticien-génomicien de la rose, et Cristiana Oghina-Pavie, maitresse de conférences en histoire contemporaine.

Dans les haies, dans les jardins, chaque printemps marque le retour des rosiers en fleurs. Pour les rosiers sauvages à fleurs simples (comme Rosa canina. L) et les variétés jardinières anciennes, la floraison s’arrête au début de l’été. Pourtant, presque tous les rosiers cultivés aujourd’hui refleurissent jusqu’à l’automne et parfois jusqu’aux premières gelées.

Selon l’expression des jardiniers, ils « remontent » en fleurs. Contrairement à ce que l’on pourrait croire devant l’omniprésence de ces rosiers remontants dans nos jardins, ce n’est pas une qualité commune dans le genre Rosa, mais plutôt une anomalie, due à une mutation.

Comment cette exception est-elle devenue la norme dans la sélection des rosiers d’ornement et avec quelles conséquences sur la diversité cultivée ?

​La perte d’un répresseur floral

Dans un premier temps, il est nécessaire de comprendre pourquoi les rosiers remontent. Chez les rosiers sauvages ou les rosiers cultivés anciens, après la floraison printanière, la plante accumule une molécule qui bloque la floraison. C’est un répresseur floral, dont la production empêche le rosier de refleurir avant le printemps suivant. Chez les rosiers remontants, la première floraison n’est pas suivie par la production de ce répresseur.

Cette absence est due à une mutation génétique au sein du gène codant le répresseur. Les chercheurs ont ainsi pu identifier deux mutations, menant à une absence d’accumulation du répresseur et donc responsable de la remontée de floraison. L’une des mutations s’explique par l’insertion d’une séquence (un rétrotransposon) dans le gène.

En analysant cette insertion, les scientifiques ont montré que cette mutation n’est pas présente chez les rosiers cultivés en Europe avant la fin du XVIIIe siècle, tous à floraison unique. La mutation est assez récente et serait apparue au sein d’une espèce sauvage chinoise, Rosa chinensis var. spontanea.

​Le voyage planétaire d’une mutation

Entre cette origine asiatique de la mutation et sa présence si répandue chez tous les rosiers de jardin cultivés aujourd’hui, il manque quelques chapitres de l’histoire des rosiers d’ornement.

Certains de ces chapitres sont liés à la circulation planétaire des végétaux. Les premiers rosiers remontants sont importés de Chine en Angleterre à la fin du XVIIIe siècle, d’où ils se diffusent dans les autres pays européens, d’abord dans les collections des amateurs, puis dans les pépinières et les jardins.

Parmi eux, un rosier appelé aujourd’hui « Old Blush », provenant des pépinières chinoises. Au XIXe siècle, d’autres rosiers remontants, résultant d’un croisement entre R. chinensis et d’autres espèces, sont importés en France en provenance des États-Unis (les rosiers du groupe horticole des Noisette) et de l’Île de la Réunion (les rosiers de l’Île Bourbon).

Les introductions asiatiques se poursuivent avec les rosiers dits Thé, dotés d’une odeur particulière, dans les années 1820. Tous sont intégrés dans la sélection horticole qui prend un essor sans précédent et sans commune mesure avec celle des autres plantes cultivées.

« Blush Noisette » est un des premiers hybrides obtenus en croisant des variétés cultivées anciennes chinoises et européennes. Il est également dénommé « Rosier Noisette », R. noisettiana. Rosier remontant, il aurait été obtenu par Philippe Noisette au début du XIX? siècle
« Blush Noisette » est un des premiers hybrides obtenus en croisant des variétés cultivées anciennes chinoises et européennes. Il est également dénommé « Rosier Noisette », R. noisettiana. Rosier remontant, il aurait été obtenu par Philippe Noisette au début du XIX? siècle - Tatiana Thouroude / Inrae (via The Conversation)

​Commerce et passion

Si les rosiers sont cultivés depuis l’Antiquité et leur beauté constamment louée, ce n’est qu’au XIXe siècle que les jardiniers s’intéressent réellement à leur diversité. Des pépiniéristes et des amateurs se livrent à une course effrénée à la nouveauté, à la recherche de plantes toujours plus florifères, des couleurs plus originales, des fleurs plus grandes, des arbustes adaptés à des usages ornementaux les plus divers.

Forme des fleurs
Forme des fleurs - Gallica.bnf.fr / BnF / Société nationale d?horticulture de France (via The Conversation)

L’introduction de la remontée de floraison a certainement contribué à faire des rosiers la plante de jardin la plus intensément sélectionnée, commercialisée et cultivée. Les obtenteurs cherchent à combiner les attributs des rosiers européens anciens (fleurs avec un grand nombre de pétales, coloris intense, parfum caractéristique « de rose », rusticité) avec la remontée des rosiers d’origine asiatique, qualité permettant d’avoir des roses dans son jardin pendant toute la belle saison.

De plus, les variétés remontantes se prêtent au forçage, c’est-à-dire à une culture sous serre chauffée qui, par des procédés dont la technicité ne cesse de s’accroître, fournit des fleurs pendant tout l’hiver. Dotés d’une grande variabilité par le semis ou par mutations spontanées, ainsi que d’une relative facilité de multiplication à l’identique par greffage ou bouturage, les rosiers deviennent le produit phare de l’horticulture commerciale.

​10.000 nouvelles variétés au XIXᵉ siècle

Ils restent néanmoins un objet d’attachement, d’une attention patiente des horticulteurs amateurs ou marchands qui frôle parfois la passion dévorante. Des réseaux internationaux d’échanges, des collections, des journaux spécialisés, des concours et expositions de roses animent ces milieux de connaisseurs.

« Gloire des Rosomanes »
« Gloire des Rosomanes » - BnF / Annica Bricogne, 1855, CC BY-NC-ND (via The Conversation)

Cette « rosomanie » a eu pour résultat environ 10.000 variétés obtenues au cours du XIXe siècle. Parmi elles, quelques-unes deviennent de véritables vedettes. Un plébiscite international est organisé en 1878 par le Journal des Roses et donne pour gagnante la variété « La France », obtenue en 1867 par le Lyonnais Guillot. Ses grandes fleurs odorantes d’un « coloris rose clair, argenté à l’intérieur et lilacé à l’extérieur » aux pétales « étoffés, en cuiller et très longs », la rusticité et la remontée de floraison la font remarquer comme l’incarnation d’un idéal de beauté.

Les amateurs considèrent encore de nos jours « la France » comme la première rose moderne, pour signifier qu’elle est la première du groupe horticole des rosiers dits Hybrides de Thé. La plupart des variétés obtenues depuis cette date, utilisées autant pour la culture de jardin que pour la production de fleurs coupées, appartiennent à ce groupe.

​Les conséquences d’un choix ornemental

Du constat général des jardiniers, les rosiers sont extraordinairement divers. Il suffit de parcourir une collection, comme La Roseraie départementale du Val-de-Marne à L’Haÿ-les-Roses ou la Roseraie Loubert aux Rosiers sur Loire pour en être convaincu, devant le spectacle de milliers de variétés dont la morphologie est toujours différente. Les chercheurs s’interrogent sur le substrat génétique de cette diversité apparente.

Comment le choix des obtenteurs et des consommateurs se reflète-t-il dans la construction historique de la diversité génétique ? Pour répondre à ces questions, les chercheurs ont retrouvé dans les collections environ 1400 variétés antérieures à 1900, conservées depuis la date de leur obtention par multiplication végétative. Le greffage et le bouturage sont, de fait, des procédés de clonage. Soumettre ces plantes à l’analyse génétique permet de les comparer, mesurer leur degré de parenté, mais également suivre la progression des caractères valorisés dans la sélection et notamment la remontée de floraison.

Au cours du XIXe siècle, la version du gène codant le répresseur floral est présente chez de plus en plus de variétés sélectionnées et, par ailleurs, le nombre de variétés remontantes est de plus en plus important. Ainsi, la sélection progressive de l’allèle muté aurait mené à une intensification de la remontée.

​D’un fond génétique européen à asiatique

Ces résultats ont été confrontés aux dizaines de milliers de pages de sources historiques, pour comprendre le raisonnement des sélectionneurs lorsqu’ils ont choisi telle ou telle variété, ce qui a fait son succès commercial, comment elles ont été nommées, classées et décrites, lesquelles ont été conservées ou perdues. Ils ont établi que les variétés sélectionnées au cours du XIXe se rapprochent génétiquement de plus en plus des rosiers asiatiques.

Autrement dit, la préférence des cultivateurs pour la remontée de floraison a eu une telle force d’attraction qu’elle a conduit, vers 1860, à un basculement d’un fond génétique européen vers un fond génétique asiatique. Ce changement est resté définitif et a été accentué depuis. Même les rosiers dont la fleur a une apparence de rose ancienne, sélectionnés depuis la fin du XXe siècle, sont remontants. Ils comportent donc une part de génome asiatique.

Cette recherche interdisciplinaire reconstitue l’enchevêtrement de génétique végétale et d’histoire humaine qui a façonné la diversité de cette plante familière dans nos jardins.

Cette analyse a été rédigée par Fabrice Foucher, généticien-génomicien de la rose à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae), et Cristiana Oghina-Pavie, maitresse de conférences en histoire contemporaine à l’Université d’Angers.
L’article original a été publié sur le site de The Conversation.

Déclaration d'intérêts
● Cette recherche a été financée dans le cadre du projet FloRHiGe, financé par la région des Pays de la Loire.