« Les missions archéologiques en forêt amazonienne, ce n’est pas loin “d’Indiana Jones” » raconte-t-on à l’Inrap

INTERVIEW Pour les 20 ans de l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap) « 20 Minutes » a interrogé deux responsables de la direction interrégionale Nouvelle-Aquitaine et outre-mer

Propos recueillis par Mickaël Bosredon
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Flac de montagne près d'un village d'orpailleurs illégaux en Guyane
Flac de montagne près d'un village d'orpailleurs illégaux en Guyane — GENDARMERIE NATIONALE / AFP
  • Pour des raisons historiques, l’Inrap de Nouvelle-Aquitaine est rattaché aux outre-mer.
  • La directrice interrégionale et le secrétaire général expliquent que les techniques utilisées lors des fouilles préventives, par exemple en Guyane, n’ont rien à voir avec celles pratiquées en Nouvelle-Aquitaine.
  • Pour des questions climatiques et d’aménagement du territoire, la façon de faire de l’archéologie préventive pourrait évoluer dans les années à venir.

Etablissement public créé le 1er février 2002, l'Inrap (Institut national de recherches archéologiques préventives) fête cette année ses vingt ans. 20 Minutes a rencontré Gracy Pradier-Guldner, directrice interrégionale de l’Inrap Nouvelle-Aquitaine et outre-mer, et Patrick Bretagne, secrétaire général, qui nous parlent de l’évolution des missions de fouilles archéologiques de l’institut, et de la particularité du rattachement des outre-mer à la Nouvelle-Aquitaine.

Pourquoi l’Inrap de Nouvelle-Aquitaine, est-il rattaché aux outre-mer (Guadeloupe, Martinique, Guyane, La Réunion et Mayotte) ?

Patrick Bretagne : La raison historique est issue d’une vieille tradition de l’administration française qui veut que les relations administratives des DOM passent par Bordeaux et l’Aquitaine. C’est l’héritage de l’époque coloniale dont Bordeaux était le point d’ancrage principal, et l’administration a gardé cette habitude malgré la décolonisation.

Quelles sont les principales différences entre l’archéologie en Nouvelle-Aquitaine, et dans les outre-mer ?

Gracy Pradier-Guldner : Les outils d’investigation peuvent différer, comme l’utilisation du Lidar. Et certaines investigations sont spécifiques, comme les prospections pédestres en forêt. Enfin, le contexte est différent, avec tout ce qui est amérindien, précolombien sur le territoire de Guyane et des Antilles.

Patrick Bretagne : Le Lidar est un système de radar aéroporté particulièrement adapté au milieu forestier et notamment amazonien, même s’il peut aussi être mis en œuvre en métropole. Ce sont des ondes radar qui ont la particularité de traverser le couvert forestier, pour se réfléchir sur un système embarqué en avion et obtenir une radiographie excessivement fine des reliefs du sol. Cela sert pour tout ce qui touche aux occupations amérindiennes : inca, aztèque, olmèque, toltèque… Cela a permis, en Guyane, d’identifier d’emblée les montagnes couronnées, qui sont des aménagements amérindiens sur des collines, qui ressembleraient aux oppidums tels qu’on les connaît à l’époque gauloise.

Vous évoquiez les prospections pédestres en forêt, car on ne fouille pas de la même façon en forêt amazonienne qu’en Nouvelle-Aquitaine ?

Patrick Bretagne : Evidemment. Parmi les types d’aménagement dans ces régions, on retrouve les exploitations minières, qui couvrent d’énormes surfaces, comme celui de la Montagne d'or. Il est certain qu’on ne procède pas de la même façon dans ces surfaces, que pour un projet de carrière en Limousin ou en Poitou-Charentes. Il faut bien imaginer ce que sont des missions en forêt amazonienne, il faut tracer un layon à la machette, emprunter des pirogues… Ce n’est pas loin d’« Indiana Jones ». Et vous pouvez tomber sur des orpailleurs clandestins, ou des animaux plus ou moins sympathiques. Mais le plus grand risque reste de se perdre dans la forêt, même si nos équipes sont équipées de liaisons satellite pour déclencher les secours au cas où. On ne peut pas prendre n’importe quel archéologue pour l’envoyer là-bas, il faut de la préparation et de l’entraînement.

Revenons en Nouvelle-Aquitaine. Comment voyez-vous l’avenir de votre activité, au regard des politiques d’aménagement du territoire qui sont amenées à évoluer dans les prochaines années ?

Gracy Pradier-Guldner : Il y a des réflexions sur la question du zéro artificialisation, des sols, dont la mise en œuvre est prévue d’ici à dix ans. Cela nous amène à faire évoluer nos pratiques. Il y aura toujours une activité archéologique, mais on aura certainement moins d’interventions en milieu rural, et on sera beaucoup plus appelé pour des opérations où on refait la ville sur la ville, pour de la rénovation urbaine. Ce seront de nouvelles façons d’intervenir, sur des territoires en milieu urbain que l’on étudiera de façon plus systématique, sur des surfaces plus petites et avec des questions de pollution des sols qui pourraient potentiellement perturber nos objets de fouilles.

Illustration de fouilles archéologiques de l'Inrap.
Illustration de fouilles archéologiques de l'Inrap. - INRAP

La question climatique risque-t-elle aussi de faire évoluer vos pratiques ?

Gracy Pradier-Guldner : L’érosion, la submersion, peuvent contribuer à la destruction de vestiges. Mais aujourd’hui il n’y a pas de cadre d’intervention qui permette de déclencher de l’archéo-préventif sur la base de risques naturels. Ce sont aussi des réflexions en cours au niveau des services de l’Etat, et il est prévu une mission littorale au sein du service régional archéologique, car on se rend bien compte qu’en Nouvelle-Aquitaine, tout le littoral nord-médocain est touché par un phénomène érosif important.

Patrick Bretagne : La réflexion est même déjà en cours à Saint-Pierre-et-Miquelon, où les autorités réfléchissent au déplacement de la ville actuelle, et se posent la question de l’étude archéologique préalable.