Espace : « Les choses sérieuses commencent » pour Clément Huber, en lice pour devenir le futur astronaute européen

INTERVIEW L’Agence spatiale européenne a lancé au printemps dernier un appel à candidature, le premier depuis 2008, pour recruter de nouveaux astronautes. Le Grenoblois Clément Huber est dans les 1.500 encore en lice

Propos recueillis par Fabrice Pouliquen
— 
Le Grenoblois Clément Huber, candidat pour devenir le futur collègue de Thomas Pesquet.
Le Grenoblois Clément Huber, candidat pour devenir le futur collègue de Thomas Pesquet. — Jérôme Deduytsche/Utopikphoto
  • La première phase de sélection de l’Agence spatiale européenne en vue de recruter de nouveaux astronautes touche à sa fin. Des 22.589 Européens à avoir candidaté au printemps dernier, l’ESA prévoyait d’en garder 1.500 à l’issue de l’étude des CV.
  • Clément Huber est dans le lot. Il est convoqué le 6 décembre à Hambourg pour passer à la phase 2, celle des tests psycho-cognitifs. Une étape que le Grenoblois de 29 ans redoute et à laquelle il se prépare plusieurs heures par jour.
  • Il répond aux questions de 20 Minutes.

Ils sont 22.589 à avoir tenté le coup. 22.589 Européens – dont 7.137 Français - à avoir répondu à l’appel à candidature de l'Agence spatiale européenne (ESA) , qui cherche à recruter au moins quatre Européens – peut-être six – pour élargir son « pool » actuel de sept astronautes, parmi lesquels  le Français Thomas Pesquet.

L’écrémage sera rude pour dégager de la pile de CV, d’ici octobre 2022, les meilleurs profils. Il a déjà commencé, avec l’étude des dossiers de candidature et les premières convocations de candidats en vue de passer des tests psycho-cognitifs. 1.500 candidats seront retenus pour cette seconde étape, prévoyait Antonella Costa, des ressources humaines de l’ESA, lors d’un point presse le 23 juin dernier.

Clément Huber est dans le lot. Le Grenoblois de 29 ans se rendra le 6 décembre au centre d’évaluation de l’ESA à Hambourg. Dans la dernière ligne droite de sa préparation, il se confie à 20 Minutes.

Peut-on déjà commencer par revenir sur votre parcours ?

J’ai grandi à Grenoble où j’ai vécu jusqu’à la fin de ma classe prépa. J’ai poursuivi ma formation à l’Ecole nationale supérieure des techniques avancées (ENSTA). Je suis sorti diplômé de cette école d’ingénieurs en 2016, après avoir fait ma dernière année à  Supaéro [école d’ingénieurs toulousaine spécialisée dans l’aéronautique et l’aérospatiale]. J’ai longtemps voulu travailler dans l’aéronautique, je me suis finalement spécialisé dans la conception et la construction des véhicules autonomes. J’ai travaillé quatre ans dans ce domaine, au sein de Navya Group.

Jusqu’à l’été 2020, où j’ai décidé de m’engager dans l’armée et reprendre une formation à Saint-Cyr. Je voulais devenir officier dans l’infanterie. Je ne me suis finalement pas engagé dans l’armée active, mais dans la réserve. Depuis juin, je suis ainsi officier de réserve dans les troupes de montagne et suis basé à Grenoble. A côté, j’ai repris un travail d’ingénieur, début octobre, à  Diabeloop, entreprise qui travaille à automatiser la régulation de la glycémie pour les personnes diabétiques.

Qu’est-ce qui vous a poussé à candidater pour rejoindre le pool d’astronautes de l’ESA ?

Tout me fait rêver dans le métier d’astronaute. Conduire des expériences scientifiques sur le terrain, dans des conditions particulières – pour ne pas dire extrêmes. Cette combinaison des deux m’a toujours attiré. Inconsciemment, j’ai construit mon parcours sur cet équilibre. Notamment en rejoignant l’armée de réserve, mais j’ai toujours aussi fait beaucoup de sport. De la gymnastique pendant longtemps mais aussi de l’escalade, de la course à pied ou du ski aujourd’hui.

Surtout, astronaute, c’est un métier qui a du sens, dans lequel on se sent utile. On n’envoie pas des astronautes dans l’espace et on ne projette pas de les amener sur Mars juste pour montrer qu’on est capable de le faire, mais bien parce qu’il y a des réponses clés à aller chercher pour mieux comprendre la naissance de la Terre, son fonctionnement. Les technologies développées dans le spatial s’infusent ensuite régulièrement dans notre quotidien. Dans mon domaine actuel d’activité, par exemple, elles ont permis la mise au point de pompes à insuline améliorées pour les personnes diabétiques.

On suppose que vous avez sauté au plafond en apprenant votre convocation à Hambourg…

J’ai reçu l’e-mail de l’ESA il y a quinze jours maintenant. C’est tard par rapport à d’autres candidats avec qui je suis en contact et qui, pour certains, ont même déjà passé leurs tests psycho-cognitifs. Je suppose que l’ESA a été un peu débordée par ces plus de 22.000 de candidatures reçues [+268 % par rapport à 2008] et qu’ils ont dû lancer les convocations aux tests avant d’avoir épluché tous les CV Je dois reconnaître que je commençais à désespérer et j’aurais été très déçu de ne pas passer la première étape.

Mais je n’ai pas non plus été euphorique en recevant ma convocation. Je n’ai pas eu beaucoup de mérite jusqu’à présent. J’ai juste envoyé un CV, une lettre de motivation – sur laquelle j’ai passé un mois tout de même – et un certificat médical par un médecin agréé en médecine aéronautique. C’est maintenant que les choses sérieuses commencent et ces tests psycho-cognitifs sont peut-être même l’étape la plus difficile à franchir me concernant. On sera très certainement testés sur notre logique, notre mémoire courte, notre rapidité à réfléchir. Je sais ne pas être forcément à l’aise là-dedans, mais ça se travaille, il y a des méthodes à élaborer. C’est ce à quoi je travaille depuis deux semaines, à raison de deux heures par jour et plus encore le week-end. Je m’exerce notamment sur les tests psychotechniques pour pilote d’avion posés à la sélection d’Air France.

Combien de candidats seront retenus à l’issue de cette seconde étape ?

L’ESA ne l’a pas précisé. Quoi qu’il en soit, le parcours est encore long. Il n’y aura que quatre astronautes et une vingtaine de réservistes. Même avec « plus » que 1.500 candidats en lice, on a donc toujours qu’une chance sur 100 d’être choisi. Je ne m’emballe donc pas. Je serais juste déçu de sortir sur cette seconde étape alors que je pense que mes qualités pourraient plus être mises en valeur dans la suite du processus de sélection.

Quels sont, justement, les points forts de votre candidature ?

Je pense avoir un profil qui peut les intéresser car il est assez complet par rapport à leurs attentes. J’ai à la fois le côté scientifique avec ma formation et mon métier d’ingénieur, mais aussi le côté opérationnel à travers mon engagement ans l’armée de réserve et ma pratique sportive. J’ai travaillé aussi, ces six derniers mois, à boucher les trous de mon CV. J’avais par exemple passé mon brevet de base de pilote d’avion à mes 16 ans, mais j’avais arrêté de piloter au fil des années. Je m’y suis remis et prépare la licence de pilote privé. J’ai aussi passé le brevet de plongeur de niveau 1. Je sais que parler russe pouvait être un plus. J’ai donc commencé à prendre des cours via mon compte personnel de formation…

Voilà pour le CV. Dans les aptitudes demandées, l’ESA sera sans doute attentive à la capacité des candidats à apprendre et s’adapter rapidement et celle à rester calme et lucide dans beaucoup de situations. J’ai l’impression d’être plutôt bon sur ces deux volets. Je pense aussi être sociable, une qualité qui compte pour un astronaute. Surtout quand il s’agit de passer six mois avec un même équipage dans un espace aussi confiné que la station spatiale internationale (ISS) par exemple.