Âge de bronze : La « dalle de Saint-Bélec » est-elle l’une des plus anciennes cartes jamais découvertes ?

ARCHÉOLOGIE Découvrez, chaque jour, une analyse de notre partenaire The Conversation. Aujourd’hui, deux chercheurs nous racontent les secrets d’une pierre quadri-millénaire

20 Minutes avec The Conversation
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La dalle de Saint-Bélec est la plus ancienne représentation cartographique connue en Europe
La dalle de Saint-Bélec est la plus ancienne représentation cartographique connue en Europe — INRAP (via The Conversation)
  • La dalle de Saint-Bélec a été découverte en 1900 dans un tumulus breton de l’âge du Bronze ancien, selon notre partenaire The Conversation.
  • Cette pierre de près d’une tonne est recouverte de gravures faites de motifs répétés (cercles, carrés, cupules) joints par des lignes, ce qui lui fait ressembler à une carte.
  • L’analyse de cette découverte a été menée par Yvan Pailler, archéologue responsable d’opération à l’Institut national de recherches archéologiques préventives (INRAP) et Clément Nicolas, postdoctorant Marie Curie à l’Université de Bournemouth (Royaume-Uni).

« Décrire ce curieux monument avec ses cupules, ses cercles et ses diverses figurations gravées, dans lesquelles certains voient une représentation humaine informe et celle d’une bête, est chose difficile. […] Ne nous laissons pas égarer par la fantaisie, laissant le soin à un Champollion, qui se trouvera peut-être un jour, de nous en donner la lecture. »

Paul du Chatellier résumait ainsi les questionnements à propos des gravures que porte la dalle de Saint-Bélec qu’il venait de mettre au jour dans un tumulus de l’âge du Bronze ancien (2200-1600 avant notre ère) à Leuhan dans l’ouest de la Bretagne. Il la fit alors transporter dans sa résidence et musée privé, le manoir de Kernuz à Pont-L’Abbé (Finistère).

Après sa mort, son importante collection archéologique fut acquise en 1924 par le musée d’Archéologie nationale installé dans le château de Saint-Germain-en-Laye. Le souvenir de cette dalle s’évanouissant au fil du temps, elle ne sera retrouvée que récemment dans une des caves du château du musée.

Une figuration de champs ?

En 1994, Jacques Briard, chercheur au CNRS et spécialiste de l’ âge du Bronze, s’interroge sur l’interprétation à donner à la dalle de Saint-Bélec, pour laquelle il ne dispose que du dessin et du cliché publiés par P. du Chatellier.

Il pense y voir la figuration d’un système de champs associé à des cupules (points gravés dans la roche), à la manière de ce que l’on connaît dans la Vallée des Merveilles (Mercantour) ou dans le Val Camonica (Nord de l’Italie).

Le cliché de Paul du Chatellier sur lequel s’était basé Jacques Briard pour son étude © Archives départementales du Finistère (via The Conversation)

Des années plus tard, nous partagerons ce sentiment : les gravures de cette pierre, faites de motifs répétés (cercles, carrés, cupules) joints par des lignes, ressemblent à une carte. Toutefois, impossible d’aller plus loin sans pouvoir étudier cette grande dalle de schiste mesurant 2,20 m de longueur et 1,50 m de largeur pour un poids approchant la tonne.

Une belle endormie

Il n’y avait aucune assurance que la dalle de Saint-Bélec soit arrivée jusqu’à Saint-Germain-en-Laye et aucune mention n’en faisait état, croyait-on encore récemment.

Dans les années 1990, Renan Pollès, cinéaste et archéologue amateur, mène l’enquête sur une autre pierre ornée de la collection du Chatellier, la dalle de Renongar (Plovan), qu’il publiera ensuite dans la Revue archéologique de l’Ouest.

Château de Saint-Germain-en-Laye © EXistenZ / Wikimedia CC BY-SA 3.0

Il la retrouve dans une niche des douves du château de Saint-Germain-en-Laye et mentionne dans sa publication deux autres pierres gravées de la même collection, celle du coffre de Minven à Tréogat et une deuxième dont il pense qu’elle provient des tombes à couloir de Butten er Hah sur l’île de Groix, fouillées dans les années 1890-1900 par Louis Le Pontois, commandant de marine et archéologue consciencieux. Or, celui-ci, pour protéger les pierres gravées de Butten er Hah, les a enfouies sur place. Cette bévue fut rattrapée par un conservateur, en corrigeant l’exemplaire de l’article de Pollès conservé à la bibliothèque du Musée d’Archéologie nationale et mentionnant au passage qu’il s’agissait de la dalle de Saint-Bélec.

Cette simple note indiquait que la dalle se devait se trouver à Saint-Germain-en-Laye, mais où ? Avec l’aide du conservateur d’alors, nous avons arpenté tous les endroits où elle pouvait avoir été entreposée. Plus une seule niche des douves ne contenait une telle dalle en schiste et elle ne se trouvait pas non plus dans les collections lapidaires du musée.

C’est grâce à la mémoire d’un gardien du musée que nous avons fini par la retrouver en 2014 dans une des caves, où elle avait été déplacée pour la protéger des intempéries. Nous n’étions pas au bout de nos peines, car la dalle était entreposée de chant sur une structure en bois contre un mur qui empêchait d’accéder aux gravures. Après avoir réussi à réunir quelques subsides, une équipe spécialisée a finalement pu, en 2017, déposer la dalle à plat pour que nous puissions enfin l’étudier.

Retrouvée dans cette cave du musée d’Archéologie nationale, la dalle était entreposée avec la face gravée contre un mur. La relever nécessita une logistique complexe © Clément Nicolas / Bournemouth University & Yvan Pailler / UBO-Inrap (via The Conversation)

Une carte en relief

Une fois confrontés à la dalle de Saint-Bélec, plusieurs observations nous ont confortés dans notre interprétation cartographique. Premier constat : il nous manque des pièces du puzzle.

Dans la tombe, la dalle était cassée dans son tiers supérieur mais le fouilleur avait récupéré une bonne partie des fragments et les avait restaurés en 1900. Nous avons par la suite retrouvé l’un de ces fragments dans les réserves du musée.

Deuxième constat, le cliché de Paul du Chatellier n’était pas trompeur et son dessin assez fidèle, permettant de rabouter les pièces manquantes. Enfin, toute une partie de la dalle a été sculptée en creux pour former un triangle, dans lequel a été ménagé un motif carré en bas-relief et piqueté une ligne ramifiée.

L’ensemble évoquait une vallée et la confrontation avec la topographie autour du tumulus de Saint-Bélec allait vite s’imposer comme une évidence. Celui-ci surplombe la haute vallée de l’Odet, qui présente une angulation similaire et qui est fermée à l’ouest par un massif tabulaire granitique, soit exactement le panorama que l’on peut voir depuis le tumulus de Saint-Bélec. Nous avions affaire là à la figuration en relief d’une portion de la vallée de l’Odet sur une quinzaine de kilomètres.

Topographie des environs du tumulus de Saint-Bélec reportée sur la dalle © auteurs – d’après IGN (via The Conversation)

Cependant, nos certitudes ne suffisaient pas à faire une démonstration pour convaincre la communauté des archéologues ; d’autant que certains, dans une conception résolument évolutionniste, doutent encore que l’Homme ait pu dresser des cartes avant l’avènement des cités, de l’État et de l’écriture…

Une plongée dans la littérature ethnographique montre que des sociétés préindustrielles n’ont aucun mal à figurer des cartes (d’ailleurs, sans carte mentale, il n’est pas possible de se repérer dans l’espace) et que certaines d’entre elles gravaient dans la pierre des cartes il n’y a pas encore si longtemps en Afrique du Sud ou en Australie.

C’est seulement en échangeant avec des collègues géographes, Pierre Stéphan et Julie Pierson, que nous avons réussi à affermir notre démonstration. Ils nous ont poussés à développer nos hypothèses pour mieux les tester d’un point de vue statistique.

C’est ainsi que l’agencement d’autres lignes, qui formaient des ramifications et des méandres, nous est apparu comme la figuration d’autres rivières alentour. Des analyses spatiales ont été utilisées pour quantifier ce que jusqu’ici l’œil humain voyait mais sans pouvoir en faire la démonstration. Elles permettent de comparer statistiquement des formes (distance de Pompeiu-Hausdorff, test de Wilcoxon) ou des réseaux ( distance de Jaccard, test de Mantel), ici les gravures et les éléments topographiques supposément représentés.

Détail de la dalle gravée figurant la vallée de l’Odet © V. Lacombe / DigiScan3D et P. Stéphan / CNRS (via The Conversation)

Ainsi, nous avons pu évaluer le degré de similarité entre le réseau de lignes gravées sur la dalle et le réseau hydrographique existant. Les résultats probants (autour de 70-80 %) se sont avérés équivalents à ceux obtenus pour des cartes mentales collectées auprès des Touaregs du Niger et des Papous en Nouvelle-Guinée.

La carte d’un territoire de l’âge du Bronze

Bien que l’on ait réussi à identifier plusieurs éléments topographiques – la vallée de l’Odet, les montagnes Noires, les cours de l’Aulne, de l’Isole et du Stêr Laër –, il y a un certain nombre de motifs que nous n’avons pas encore réussi à décoder.

La fraîcheur des gravures suggère qu’un temps relativement court s’est écoulé entre les gravures et l’utilisation de la dalle comme paroi d’une tombe de l’âge du Bronze ancien. Et plusieurs motifs pourraient correspondre à des structures de cette période, comme des tumulus (cupules), des enceintes (motifs circulaires, patatoïdes) ou des champs (motifs réticulés). Pour tester le potentiel prédictif de cette carte gravée et en parfaire la démonstration, il faudrait maintenant réussir à repérer et à dater certains des sites qui pourraient y être figurés. De quoi nous occuper les prochaines années dans ce secteur des montagnes Noires.

Cette analyse a été rédigée par Yvan Pailler, archéologue responsable d’opération à l’Institut national de recherches archéologiques préventives (INRAP) et Clément Nicolas, postdoctorant Marie Curie à l’Université de Bournemouth (Royaume-Uni).
L’article original a été publié sur le site de 
The Conversation.

Déclaration d’intérêts

Yvan Pailler ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

Clément Nicolas a reçu des financements de Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Ministère de la Culture, Conseil départemental du Finistère, Fondation Fyssen, Commission Européenne