Biodiversité : Au Museum d'histoire naturelle, des animaux disparus reprennent vie en réalité augmentée

SCIENCES C’est l’expérience « Revivre » que le Muséum national d’histoire naturelle, à Paris, proposera au public à partir du 16 juin. Lunettes spéciales sur le nez, il déambulera dans la salle des espèces disparues, au milieu de onze spécimens modélisés en réalité augmentée

Fabrice Pouliquen

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La tortue géante de Rodrigues est l'une des espèces que le Museum et le studio Saola font revivre en réalité augmentée dans la salle des espèces menacées et disparues de la grande galerie de l'évolution. Lancer le diaporama
La tortue géante de Rodrigues est l'une des espèces que le Museum et le studio Saola font revivre en réalité augmentée dans la salle des espèces menacées et disparues de la grande galerie de l'évolution. — © SAOLA Studio - MNHN
  • La tourte voyageuse, la Rhytine de Steller, l’oiseau-éléphant, le Calao à casque rond… Ces espèces ne vous disent probablement rien. Et pour cause, elles ont toutes disparu. Certaines il y a 10.000 ans, d’autres au début du XIXe siècle.
  • Le Muséum leur redonne vie en réalité augmentée à partir du 16 juin. C’est le projet « Revivre », qui rejoindra les collections permanentes du musée. 11 espèces, parmi les 238 de la salle des espèces menacées et disparues, reprennent ainsi vie.
  • Deux ans de recherches documentaires et sept mois de modélisation ont été nécessaires pour créer cette expérience inédite d’une quinzaine de minutes. Elle permet de prendre conscience, comme jamais, du patrimoine vivant que nous avons perdu.

La première à vous saluer, c’est la tourte voyageuse. L’oiseau se pose sur une branche virtuelle au-dessous de laquelle, depuis quelques minutes, on avait commencé à vous raconter l’histoire du grand pingouin, espèce cousine du pingouin que nous connaissons aujourd’hui (plus grande en taille) mais aujourd’hui disparue. « Il ne pouvait pas voler, si bien que les hommes le chassaient facilement pour sa viande et son huile, explique la voix off dans votre casque de réalité augmentée. Le dernier couple fut tué en 1844. »

L’histoire de la tourte voyageuse qui vient vous voir n’est pas moins triste. Ce pigeon migrateur, qui peuplait l’Amérique du Nord, avait pour habitude de se réunir par millions pour picorer dans les champs. Une concurrence peu appréciée des hommes qui chassèrent massivement l’oiseau. « On en comptait plusieurs milliards au XIXe siècle, nous avons réussi à les éradiquer complètement, regrette le naturaliste Bruno David, président du Muséum national d’histoire naturelle (MNHN). On récompensait les meilleurs chasseurs. Ça donne la mesure de la chasse que nous avons faite à cette espèce. » Le dernier couple mourut dans un zoo en 1914.

Prendre conscience du patrimoine vivant que nous avons perdu

Toute la prouesse du Muséum et de SAOLA, studio de création augmentée avec lequel il a travaillé, est d’avoir redonné vie à cette espèce disparue. Certes, en réalité augmentée. Certes, le temps d’une expérience de quinze minutes. Mais suffisamment bluffante pour que les visiteurs puissent observer de manière originale cet animal du passé et prendre conscience, comme jamais, du patrimoine vivant que nous avons perdu.

C’est l’essence du  projet « Revivre », que le musée parisien proposera aux visiteurs à partir du 16 juin, et pour au moins les deux ou trois prochaines années. Il ne se limite pas à la tourte voyageuse. Très vite, l’oiseau s’envole et vous invite à le suivre à travers la salle des espèces menacées et disparues de la grande galerie de l’évolution, le musée phare du MNHN au Jardin des plantes [Paris 5e].

Dans cette vaste pièce, tout en long, le Muséum expose 345 spécimens représentant 238 espèces différentes. Pour « Revivre », onze espèces ont été modalisées en réalité augmentée et animées dans leur taille réelle. Imaginez alors la Rhytine de Steller, cet ancien mammifère marin, cousin du lamentin, déployer ses huit mètres de long et ses onze tonnes au-dessus de votre tête. Ou encore le Thylacine (surnommé aussi tigre de Tasmanie), avec sa mâchoire puissante qu’il pouvait ouvrir jusqu’à 120° (un record pour un carnivore) et le grand tigre à dent de sabre, dont les canines mesuraient jusqu’à 28 cm, se promener parmi vous.

La rythine de Steller, cousin éloigné du lamentin.
La rythine de Steller, cousin éloigné du lamentin. - ©_SAOLA_Studio_MNHN

L’oiseau-éléphant, la tortue géante de Rodrigues, le dodo de l’île Maurice…

Au fil de vos déambulations, vous rencontrerez aussi l’oiseau-éléphant, la tortue géante de l’île de Rodrigues, le Dodo de l’île Maurice, le Quagga, à mi-chemin entre le zèbre et le cheval d’Afrique australe (seule sa tête était zébrée !)… Qu’elles se soient déroulées il y a 10.000 ans ou au début du siècle dernier, leurs histoires ont un dénominateur commun : celle de ne pas avoir résisté longtemps à leur rencontre avec l’Homme.

La Rhytine de Steller a été chassée pour son huile et sa viande jusqu’à la dernière, en 1768. Les tortues géantes de Rodrigues étaient capturées par les marins qui débarquaient sur l’île afin de constituer un garde-manger précieux pour leurs voyages. Le Dodo n’a pas non plus survécu à la chasse et aux nouveaux prédateurs amenés sur son île par l’être humain (rats, animaux domestiques). Le scarabée aptère d’Angola, qui se nourrissait des bouses d’éléphants, dont il faisait des pelotes, fut considéré comme éteint il y a soixante-dix ans à cause de la disparition locale du pachyderme, trop chassé par l’Homme.

Mais ce scarabée est la bonne nouvelle de ces quinze minutes d’immersion. Le coléoptère a été récemment redécouvert dans des zones reculées de la savane angolaise, longtemps inaccessibles en raison des conflits armés. « Un événement rarissime », rappelle toutefois la voix off.

Deux ans de recherches documentaires, sept mois de modélisation

Le voyage spatiotemporel se termine comme il a commencé. Avec la tourte voyageuse qui se pose dans la paume de votre main. Ce n’est pas la première fois qu’un musée intègre de la réalité augmentée dans ses expositions. Le Muséum lui-même « a installé, il y a trois ans, une salle de réalité virtuelle permanente plongeant le visiteur au coeur de l’évolution », rappelle Bruno David.

En animant des espèces disparues, « "Revivre" reste un projet inédit, jamais proposé à cette échelle par un musée », indique Florent Gilard, cofondateur de Saola. Il a nécessité deux ans de recherches documentaires. « Nous avons cherché, dans les bibliothèques du Muséum, les croquis, les témoignages, les mensurations de ces espèces, raconte Rémi Dupouy, reporter-naturaliste à Salao. Puis il a fallu sept mois supplémentaires sur ordinateur pour modéliser ces spécimens. Avec des allers-retours constants avec les équipes du Museum pour s’assurer qu’il n’y avait aucune erreur scientifique dans le récit ainsi créé. »

Eviter l’expérience immersive totale

Si l’expérience est d’ores et déjà prenante, le Muséum et Saola ont bon espoir de l’enrichir au fil du temps. En intégrant de nouvelles espèces, par exemple. Mais aussi grâce aux améliorations technologiques attendues. « Pour le scarabée aptère d’Angola, qui ne fait pas plus de sept centimètres, nous sommes allés jusqu’à reproduire les stries, les mouvements des antennes, les articulations de chacune des six pattes, commence Rémi Dupouy. Mais, à l’avenir, on devrait encore pouvoir améliorer la finesse des détails. » « Le champ de vision qu’offrent les lunettes est encore assez restreint, ajoute Florent Gilard. Les prochains modèles devraient permettre de l’élargir. »

Bruno David tient cependant à éviter l’expérience immersive totale. « Le voyage se fait avec des lunettes à réalité augmentée et non un casque, tient-il à préciser. Ainsi, on reste en contact avec les personnes autour de nous. Autrement dit, on peut discuter, ce qui nous semblait important pour cette expérience. »

L’expérience « Revivre » sera proposée au public à partir du 16 juin. A partir de 8 ans. Jusqu’au 7 juillet, elle sera incluse dans la visite de la Grande galerie de l’évolution, au tarif de 10 euros. Il faudra ensuite ajouter 3 euros pour profiter de l’expérience.