Décollage de Thomas Pesquet : L'astronaute en route pour l'ISS, avec le regard déjà tourné vers la Lune ?

COMPTE A REBOURS Pour cette nouvelle mission de six mois à 400 km de la Terre, l’astronaute français aura l’occasion d’étoffer un peu plus encore son CV, notamment en y ajoutant la ligne de commandant de bord. De quoi bien se placer pour obtenir un ticket vers la Lune ?

Fabrice Pouliquen

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Thomas Pesquet à bord de la Station spatiale internationale le 19 novembre 2016; lors de son premier séjour.
Thomas Pesquet à bord de la Station spatiale internationale le 19 novembre 2016; lors de son premier séjour. — ESA/NASA / AFP
  • Thomas Pesquet repart ce vendredi dans la Station spatiale internationale pour un séjour de six mois au cours duquel il prendra même, en fin de mission, la fonction de commandant de bord.
  • De quoi ajouter de belles lignes au parcours du populaire astronaute français. Et lui permettre de viser plus haut ? Car, très vite, de nouvelles missions vers la Lune et la future station lunaire Gateway vont s’ouvrir aux astronautes.
  • Thomas Pesquet ne s’en cache pas, il en rêve. Reste à savoir combien de places l’Agence spatiale européenne (ESA) parviendra à obtenir pour ses astronautes à bord de ces nouvelles missions. Et s’il y en aura une pour le Français.

Nous y sommes ! Avec un jour de retard en raison d’une météo défavorable le long de la trajectoire de vol, Thomas Pesquet décollera, ce vendredi à 11h49, depuis Cap Canaveral (Floride) à bord de la capsule Crew Dragon de Space X. Direction la Station spatiale internationale (ISS), à 400 kilomètres de la Terre, qu’il atteindra avec trois coéquipiers * au bout de 23 heures.

Comme pour son premier séjour, de novembre 2016 à juin 2017, Thomas Pesquet y restera six mois, écrivant une nouvelle belle page dans l’histoire spatiale française et européenne. 

Changement de statut avec ce deuxième voyage ?

L’astronaute signera en effet plusieurs premières et fera tomber quelques records. Ceci dès le décollage, puisqu’il sera le premier Européen à rejoindre l’ISS à bord de la capsule de Space X, l’entreprise du milliardaire Elon Musk, quand les voyages se faisaient auparavant à bord du vaisseau russe Soyouz. Là-haut, Thomas Pesquet deviendra également l’astronaute français ayant passé le plus de temps dans l’Espace. Et même le premier à prendre le commandement de l’ISS, comme cela est prévu pour le dernier mois de sa mission.

Pas rien, ce statut. « C’est comme un bateau, il y a un seul maître à bord après Dieu, commentait l’intéressé le 16 mars en conférence de presse. Évidemment, il y a beaucoup de choses qui se décident au centre de contrôle au sol, mais quand ça va mal et qu’il faut réagir vite, c’est le commandant qui décide, qui assigne un peu les tâches, par exemple si on doit faire face à un départ de feu ou une dépressurisation ». C’est aussi une reconnaissance, complète Hervé Stévenin, responsable de l’entraînement aux activités extra-véhiculaires au Centre des astronautes européens à Cologne (Allemagne) et qui, à ce titre, entraîne Thomas Pesquet. « C’est le signe que sa première mission à bord de l’ISS est considérée comme réussie et qu’il est jugé suffisamment expérimenté pour occuper ce poste », glisse-t-il.

La Lune pour nouvel horizon

Il ne faut pas non plus oublier  les sorties extra-véhiculaires (EVA), ces moments délicats où les astronautes sont aménés à sortir de l’ISS pour des opérations dans l’Espace. Thomas Pesquet en a déjà deux au compteur. Quatre sont programmées au cours de son nouveau séjour. « Il n’est pas prévu que Thomas y participe dans le programme officiel annoncé », indique Christophe Chaffardon, directeur éducation et médiation scientifique à la Cité de l’Espace de Toulouse. « Mais en ce qui concerne les EVA, rien n’est vraiment figé, reprend Hervé Stevenin. Il suffit qu’une sortie ne se soit pas tout à fait passée comme prévu pour que le programme des suivantes change et que les rôles soient redistribués. On a bon espoir que Thomas puisse au moins prendre part à une sortie extravéhiculaire, si ce n’est deux. »

Quoi qu’il en soit, le Français reviendra sur Terre – en principe vers fin octobre – avec un solide CV. Capital pour la suite. Car si l’ISS est en ce moment la seule destination possible pour les astronautes, l’horizon devrait rapidement s’élargir. Si les premiers vols habités vers Mars sont encore une perspective lointaine, ça bouge du côté de la Lune. Christophe Chaffardon distingue deux programmes initiés par la Nasa. «Artemis, qui ambitionne d’amener un équipage sur le sol lunaire d’ici à 2024, puis de déboucher sur l’organisation de missions régulières sur notre satellite naturel, commence-t-il. Et Gateway, la future station spatiale lunaire, dont l’assemblage commencera en 2024 ». Autrement dit, ce sera la petite sœur de l’ISS, mais cette fois-ci à 400.000 km de la Terre et en orbite autour de la Lune. Sa mise en service est annoncée pour 2027. Gateway servirait alors de base avancée pour les astronautes des vols Artémis en route vers la Lune. Si Gateway ne sera pas habitée en permanence, à la différence de l’ISS, la Nasa y prévoit tout de même des séjours réguliers sur des périodes courtes (un mois) et avec jusqu’à quatre astronautes à bord.

L'équipage des quatre astronautes qui partira ce jeudi vers la Station spatiale internationale. Thomas Pesquet est le premier en partant de la gauche.
L'équipage des quatre astronautes qui partira ce jeudi vers la Station spatiale internationale. Thomas Pesquet est le premier en partant de la gauche. - AUBREY GEMIGNANI/UPI/Shutterstock/SIPA

Combien de sièges pour les Européens ?

Des opportunités en or pour Thomas Pesquet ? Le Français rêve en tout cas de la Lune, comme il le confiait à 20 Minutes en juin 2019. Mais les places sont chères et âprement négociées. « C’est essentiellement en contribuant à des programmes que les agences spatiales obtiennent, en compensation, des vols pour leurs astronautes, explique Hervé Stevenin. L’ESA, qui participe activement au fonctionnement de l’ISS et lui a notamment apporté son module Colombus, amarré depuis février 2008, a obtenu un vol de six mois tous les dix-huit mois pour l’un de ses astronautes. C’est même tous les ans ces derniers temps. »

L’ESA devrait aussi être bien placée pour embarquer des Européens vers Gateway. « L’agence fournira trois modules », indique Christophe Chaffardon. En revanche, pour ce qui est du programme Artemis et de poser des équipages sur la Lune, « la Nasa est davantage aux manettes », reprend-il. En février, l’ESA indiquait tout de même lancer cette année des pourparlers avec l’agence spatiale américaine pour qu’un siège soit réservé à un de ses astronautes. On pourrait avoir des arguments à faire valoir, à écouter Hervé Stevenin. « Un des projets étudiés à l’ESA est celui d’un cargo automatisé qui permettrait de faire la navette entre Gateway et le sol lunaire pour acheminer du matériel, explique-t-il. S’il se concrétise et que la Nasa le valide, on pourrait obtenir des opportunités de vols en retour. »

Des candidats solides dans la génération 2009

Pour résumer, « on sait déjà que trois de nos astronautes passeront à bord de Gateway dans la décennie qui vient, reprend Hervé Stevenin. Et si les premiers vols vers la Lune se feront sans les Européens, il n’est pas impossible qu’on puisse décrocher une place dans les dix années à venir. »

Voilà les perspectives pour Thomas Pesquet. Mais le Français est loin d’être assuré d’obtenir l’un de ces tickets. Une certitude : au regard de l’expérience qu’ils demandent, ces vols vers Gateway et la Lune seront pour la génération d’astronautes que l’ESA a recrutés en 2009 – dont fait partie Thomas Pesquet –, et non celle pour laquelle elle vient tout juste de lancer un recrutement. Tout de même, dans cette génération 2009, ils sont six. Sept même si on ajoute l’Allemand Matthias Maurer, recruté par la suite. Parmi eux, l’Allemand Alexander Gerst et l’Italien Luca Parmitano ont déjà deux missions à bord de l’ISS à leur compteur et ont tous deux pris les commandes du vaisseau spatial. « Et l’objectif de l’ESA est d’envoyer ses sept astronautes au moins deux fois dans l’Espace », indique Hervé Stevenin. La concurrence s’annonce rude. A 43 ans, Thomas Pesquet peut se permettre d’être patient. « Il a au minimum 17 années devant lui pour voler », assure son entraîneur.

* Les Américains Shane Kimbrough et Megan McArthur, ainsi que le Japonais Akihiko Hoshide

Être Français, un autre atout pour Thomas Pesquet ?

Si l’Agence spatiale européenne (ESA) obtient des sièges en vue des futures missions à destination de la Lune, reste à savoir auxquels de ses astronautes de la génération 2009 elle en fera profiter. Forcément, parmi les critères pris en compte, il y aura ceux de l’expérience et des compétences. Le nombre de jours passés dans l’Espace, le nombre de sorties extra-véhiculaires réalisées, une expérience de commandant de bord sur l’ISS…

Mais les nationalités aussi pourraient être prises en compte. « Les pays qui sont les plus gros contributeurs au budget de l’ESA ont souvent le plus de poids au moment de choisir les astronautes qui partiront en mission », glissent tant Christophe Chaffardon, à la cité de l’Espace de Toulouse, que Hervé Stevenin, du Centre des astronautes européens à Cologne. Et la France en fait partie. « Mais au même titre que l’Allemagne et l’Italie », rappellent-ils tous deux.

Autrement dit, en étant Français, Thomas Pesquet pourrait avoir un avantage sur l’astronaute danois Andreas Mogensen ou le Britannique Timothy Peake. Mais sans doute pas sur l’Italien Luca Parmitano et l’Allemand Alexander Gerst, qui ont déjà un CV aussi étoffé que le Français. Et pas non plus sur l’Italienne Samantha Cristoforetti, qui va effectuer son second vol à bord de l’ISS dans la foulée de Thomas Pesquet, ou l’Allemand Matthias Maurer.