Perseverance sur Mars : Au CNES, les « tireurs d’élite » de SuperCam prêts à faire de nouveaux trous sur la planète rouge

PERSEVERANCE La pression monte au centre des opérations du CNES, à Toulouse, où ingénieurs et scientifiques seront à partir de jeudi soir aux commandes de SuperCam, en alternance avec les Etats-Unis, après l’atterrissage sur Mars de Persévérance

Béatrice Colin

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Au sein du centre de commandement du CNES de Toulouse, où est programmé l'activité de SuperCam, la caméra laser installée sur Persévérance qui se posera sur Mars le 18 février.
Au sein du centre de commandement du CNES de Toulouse, où est programmé l'activité de SuperCam, la caméra laser installée sur Persévérance qui se posera sur Mars le 18 février. — CNES/DE PRADA Thierry, 2021
  • Jeudi soir, peu avant 22 h, le rover Persévérance doit poser ses roues sur la planète Mars.
  • A Toulouse, en alternance avec les Etats-Unis, des ingénieurs et scientifiques du CNES prendront les commandes de SuperCam, un des instruments du rover de la NASA.
  • Ces « tireurs d’élite », aux commandes de la caméra laser, s’apprêtent à vivre sous pression, trois mois au rythme martien.

« Quand on me demande mon métier, je dis que je fais des trous sur Mars », plaisante à peine Eric Lorigny. Cet ingénieur du Centre national d’études spatiales de Toulouse a les pieds sur Terre, mais depuis plusieurs mois il a la tête à des millions de kilomètres du plancher des vaches. En juillet, son esprit a embarqué avec le rover de la Nasa, Persévérance, celui qui va animer ses nuits au cours des prochains mois.

Ce jeudi, vers 22 h, après un très long voyage et sept minutes d’une interminable descente, ce bijou de technologies posera ses roues sur la planète rouge, dans le cratère Jezero où une rivière coulait il y a 3,5 milliards d’années. Là, durant les années à venir, ce robot va arpenter les pentes rocailleuses à la recherche de traces fossiles d’une forme de vie.

Parmi les instruments à son bord, la précieuse SuperCam, la version dernier cri de ChemCam du rover Curiosity, déjà en activité depuis plus de huit ans sur le sol martien. Plus complexe, elle donne aussi plus de possibilités aux scientifiques pour l'explorer. Et une semaine sur deux en alternance avec les Etats-Unis, c’est depuis Toulouse, où est installé le « French operation centre for science and exploration » (FOCSE), en résumé le centre de commandement des opérations, que les ordres seront donnés à la camera laser super-puissante.

Au rythme de Mars

Dès les premières heures, les ingénieurs sous l’œil attentif des scientifiques vont vérifier les fonctions vitales de cet instrument qui permettra d’ausculter Mars et pour la première fois de l’entendre. « Le lendemain de son arrivée, on fera des activités simples, on allume et éteint. Chaque jour nous avons de nouvelles étapes, du déploiement du mât au bout duquel se trouve SuperCam jusqu’au premier tir laser qui devrait intervenir au sol 13 », détaille Eric Lorigny. Car à partir du 18 février, sa vie et celle de ses équipes passent à l’heure martienne. Un jour martien (sol) compte en moyenne 37 minutes de plus que celui sur Terre.

Lentement, mais sûrement, au cours des trois premiers mois, les journées des « tireurs d’élite » de SuperCam vont se décaler. Un rythme intenable, où le jour et la nuit se confondent. Ce qui explique que le bâtiment dans lequel ils « opèrent » n’ait pas de fenêtre. Cela enlève une pression en plus, alors que celle-ci est déjà forte. Car loin de se contenter de jouer avec joystick pour donner des ordres à l’instrument français, les membres du FOCSE doivent faire de la programmation de précision dont le moindre loupé peut coûter des millions. « On est arrivé au bout de tout ce que nous avons préparé depuis des années, on est même plus en avance que pour Mars Science Laboratory (mission Curiosity). Nous avons déjà préparé les 90 sols, l’atterrissage reste un gros moment à passer, car il est éprouvant pour les équipes mais aussi pour les instruments en raison des vibrations », reconnaît Christophe Donny, responsable des opérations des instruments.

La magie (et pression) du codage

Lui a déjà vécu les premiers pas de Curiosity, en 2012. Mais à l’époque, toute l’équipe française avait pris la direction des Etats-Unis pour trois mois, vivant en vase clos pour avoir des conditions optimales. Depuis, le Covid-19 est passé par là et il faut désormais jongler entre les prises de poste décalées et la vie familiale.

« On apprend à dormir à d’autres moments, ça demande un peu d’organisations, mais quand on est passionné par son travail, on y arrive et cela fait rêver aussi nos enfants », relativise Magali Bouyssou-Mann. Cette jeune maman n’était pas destinée à programmer SuperCam à tirer au laser dans la roche martienne. Passée par la finance, plutôt dans le secteur aéronautique, elle avait toujours rêvé de spatial. Ses bases en informatique et mathématiques lui ont permis d’intégrer l’équipe du CNES il y a plusieurs mois, en se formant sur la ChemCam de Curiosity. Ce 18 février, elle vivra son premier atterrissage. « Il me tarde de le vivre, même si on fait des répétitions en image, quand on sera à 2 km de Mars, ce sera un peu comme avant de passer le bac. On a l’impression que c’est si loin et si proche, de voir quelque chose que personne ne voit », s’enthousiasme la jeune femme.

Dans une pièce voisine, ses collègues continuent à opérer en quasi-direct sur ChemCam. Certains feront les deux. Ils sont ainsi une dizaine à Toulouse à pouvoir s’enorgueillir d’être des tireurs d’élite sur Mars, de viser tel ou tel caillou avec précision, grâce à leurs lignes de code qui n’ont pas droit à l’erreur. Ceux dont les programmations informatiques permettront peut-être un jour de découvrir si un jour la planète a abrité une forme de vie. « On aimerait trouver des traces de vie. Sur ChemCam, lorsqu’on programme un tir sur une roche et que je reçois la photo après, j’ai une certaine fierté en me disant que c’est moi qui l’aie fait, une joie d’enfant, c’est magique et je me dis que je ne fais pas ça pour rien », conclut Eric Lorigny. Y a plus qu’à !