Des scientifiques découvrent l’un des plus anciens instruments à vent avec un coquillage vieux de 18.000 ans

PREHISTOIRE Des scientifiques ont découvert dans les collections du Muséum de Toulouse un coquillage issu de la grotte ornée de Marsoulas, dans les Pyrénées, qui servait à produire du son il y a 18.000 ans

Béatrice Colin

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Les Magdaléniens, qui occupaient la grotte de Marsoulas (Haute-Garonne) il y a 18.000 ans ont laissé un coquillage qui permet d'émettre des sons.
Les Magdaléniens, qui occupaient la grotte de Marsoulas (Haute-Garonne) il y a 18.000 ans ont laissé un coquillage qui permet d'émettre des sons. — Museum Toulouse / CNRS
  • Des scientifiques ont découvert qu’un coquillage était utilisé il y a 18.000 ans pour produire des sons, ce qui en fait le plus vieil instrument à vent de ce type.
  • Retrouvé dans les collections du Muséum de Toulouse, il a été découvert il y a quatre-vingts ans dans la grotte ornée par les Magdaléniens à Marsalous, dans les Pyrénées.
  • Des musiciens ont réussi à faire jouer trois sons différents à cette conque musicale.
  • Les scientifiques vont désormais tenter de comprendre quel usage pouvaient en avoir nos très lointains ancêtres.

A première vue, c’est une simple conque, un gros coquillage creux comme on en trouve des milliers échoués sur les rives des mers et océans. Mais celle-ci à une particularité qui en fait depuis peu un objet unique : des Magdaléniens, nos lointains ancêtres, l’ont transformée il y a 18.000 ans pour en faire un instrument à vent. Retrouvée il y a quatre-vingts ans à Marsoulas, la première grotte ornée du Paléolithique découverte dans les Pyrénées, cette Charonia lampas, plus communément appelée Triton à bosses, dormait depuis dans les collections du Muséum de Toulouse.

« Cette conque, nous la connaissions. Un jour, Guillaume Fleury, qui s’occupe des collections au Muséum, a soufflé dedans et m’a dit « écoute ». Là, j’en suis restée abasourdie, ça a commencé comme ça », se rappelle Carole Fritz, archéologue, spécialiste de l'art préhistorique, responsable du Centre de recherche et d’études de l’art préhistorique Emile-Cartailhac (CNRS/Université Toulouse-Jean Jaures).

La conque utilisée pour produire du son par les Magdaléniens qui vivaient il y a 18.000 ans.
La conque utilisée pour produire du son par les Magdaléniens qui vivaient il y a 18.000 ans. - Museum Toulouse

Si la présence de ce coquillage aux confins de la Haute-Garonne et l’Ariège démontrait déjà l’intérêt de nos ancêtres pour les choses de la mer et les échanges qu’ils avaient avec la côte atlantique, son utilité avait par contre échappé à ceux qui avaient réalisé les fouilles en 1931.

Transformé par la main de l’homme

Mais pas à Emmanuel Kasarhérou, l’actuel président du Quai Branly. Lorsqu’il a reçu la photo de cet objet envoyé par Carole Fritz, cela l’a tout de suite interpellé. Car dans la culture kanak, dont il est spécialiste, la conque est un instrument de musique.

Certes, celle que les scientifiques avaient sous les yeux était loin d’être lustrée et trouée correctement comme celle utilisée par les Polynésiens, mais sa pointe présentait une ouverture de 3,5 cm. « En l’examinant, nous nous sommes aperçus que la main de l’Homme avait transformé le coquillage d’origine, notamment la partie où l'on souffle qui s’appelle l’apex, la partie robuste qui ne se casse pas par inadvertance », poursuit Carole Fritz dont la découverte fait l’objet d’une étude dont les résultats sont publiés ce mercredi dans la revue Science Advances et qui seront présentés ce jeudi au Muséum lors d'une conférence retransmise.

« Il faut une volonté pour la casser, on en a les traces, ils ont régularisé le bord du coquillage, et cerise sur le gâteau, quand nous avons fait l’analyse d’images nous avons vu qu’il y avait des points rouges, cette conque a été également décorée », poursuit l’archéologue.

Certes, ce n’est pas le plus vieil instrument à vent découvert, des flûtes datées de -35.000 ans ont été mises au jour, notamment en Allemagne. Mais cette conque vient conforter l’idée que le son, ce que l’on appellerait nous musique, était présent chez les Magdaléniens. « On imagine ces préhistoriques enfermés dans leurs grottes à faire des dessins, mais il y a un espace culturel plus vaste. Ce sont des Homo sapiens, comme nous. Le son, ce n’est pas que des instruments de musique, ça peut être simplement la voix, on peut tout imaginer », poursuit la chercheuse.

Bande son de l’époque

Mais loin de juste imaginer, l’équipe a décidé de faire résonner ces sons vieux de 18.000 ans. Une mission confiée à un spécialiste toulousain du cor, Jean-Michel Court. « Il l’a fait sonner et c’est assez émouvant. Quand on fait de la musique ancienne, on parle de celle du XVIe, XVIIe ou XVIIIe siècle, là je lui ai dit qu’il avait fait de la musique très ancienne, on était comme des gamins », relate Pascal Gaillard, maître de conférences en musique à l’université Jean-Jaurès qui a participé à l’étude.

Pas de quoi non plus faire un concert sur la scène de l’orchestre du Capitole avec ces trois notes approchant le do, do dièse et ré. Mais assez pour continuer les recherches sur cet objet en provenance du passé. Les scientifiques vont désormais le passer au crible, notamment pour déterminer ce qui pouvait bien être fixé à l’embout de l’ouverture.

Et se servir des copies en impression 3D pour en apprendre plus sur son fonctionnement, sa tessiture et son usage. « On regarde les objets archéologiques à l’aune de ce que l’on sait de l’usage que l’on en a actuellement. Aujourd’hui, on appelle plus grand monde avec une trompe à l’extérieur de la maison. Peut-être que c’est un instrument pour faire de la musique, c’est un des usages possibles et non exclusifs, qui peut accompagner un rite. Mais ça peut être aussi un objet qui permet d’appeler, pour effrayer les animaux », poursuit celui qui est aussi directeur de la Maison des Sciences de l’Homme et de la Société de Toulouse.

Au même titre que les scientifiques s’interrogent encore sur les dessins de bisons présents sur les murs des grottes paléolithiques. Désormais, quand ils les étudieront, ils pourront y associer ces « nouveaux » sons. « C’est un peu comme si nous avions une partie de la bande-son de l’époque, ce qui extraordinaire. On pourrait imaginer ces images présentes dans la grotte en écoutant ces sons de conque, ça prend une autre dimension, c’est multimédia, ce n’est pas un film muet », conclut Pascal Gaillard.