Parti sur la Station spatiale internationale pendant plus d’un an, du vin de Bordeaux de retour sur Terre

EXPERIENCE Le premier vin de l’espace est revenu sur Terre il y a quelques jours, après 14 mois sur la Station spatiale internationale, et devrait être dégusté à Bordeaux d’ici à la fin du mois de février

Mickaël Bosredon

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Les 12 bouteilles de vin de Bordeaux et les 320 plants de vigne ont passé environ un an sur la station spatiale
Les 12 bouteilles de vin de Bordeaux et les 320 plants de vigne ont passé environ un an sur la station spatiale — Space Cargo Unlimited
  • Les bouteilles de vin et les plants de vigne avaient été envoyés il y a respectivement 14 et 10 mois sur la Station spatiale internationale (ISS).
  • Les colis sont revenus de l’espace mercredi, et patientent à Cap Canaveral avant de rejoindre les laboratoires bordelais de l’Institut des sciences de la vigne et du vin (ISVV).
  • L’objectif sera de déterminer une éventuelle incidence sur le goût du vin, et déterminer si les cépages développent une résistance qui pourrait s’avérer utile pour faire face au réchauffement climatique.

Nicolas Gaume est engagé ces jours-ci dans des discussions… lunaires. Pour récupérer les 12 bouteilles de vin et les 320 plants de vigne qui ont amerri mercredi près de la côte de la Floride aux Etats-Unis, après plusieurs mois passés sur la station spatiale internationale (ISS), il doit déterminer auprès des autorités si ces colis, en allant dans l’espace, ont quitté le territoire français ou pas…

« On est dans des vides juridiques incroyables », sourit l’entrepreneur bordelais, installé depuis quatre ans à Seattle. L’obstacle, avant de pouvoir rapatrier ses colis jusqu’aux laboratoires de l’Institut des sciences de la vigne et du vin (ISVV), à Villenave-d’Ornon dans la banlieue de Bordeaux, est toutefois minime, au regard de l’immensité et la complexité de la mission Wise, qui consiste en six expériences scientifiques dans l’espace, pour tenter de trouver des réponses à la façon de faire, demain, de la viticulture et de l’agriculture dans une terre amenée à être de plus en plus chaude.

« Quand ils nous ont contactés, on a trouvé cela hallucinant »

Connu à Bordeaux pour avoir créé dans les années 1990 l’entreprise de jeux vidéos Kalisto, Nicolas Gaume a lancé l’aventure Space Cargo Unlimited - sa neuvième start-up – en 2014 avec un entrepreneur du monde viticole, Emmanuel Etcheparre. Ils ont noué un partenariat avec le Cnes, et ont commencé à travailler avec l’Agence spatiale européenne et la Nasa pour envoyer des bouteilles de Bordeaux et des plants de merlot et de cabernet sauvignon dans l’espace.

Une partie des plants et des bouteilles de vin sont partis avec Space X
Une partie des plants et des bouteilles de vin sont partis avec Space X - Space Cargo

Un projet fou ? « Je dois dire que quand ils nous ont contactés pour qu’on les accompagne sur ce projet, on a trouvé cela hallucinant », reconnaît aujourd’hui le Pr Philippe Darriet, directeur de l’unité de recherche Œnologie à l’ISVV-université de Bordeaux, qui assure le suivi scientifique de l’expérience. « Mais cela a suscité notre curiosité et on a décidé de passer du temps sur le projet, parce qu’il pose des questions scientifiques intéressantes : quelle incidence sur le goût du vin que de le conserver pendant un an dans des conditions de microgravité et d’exposition au rayonnement solaire ? L’intérêt sera de pouvoir analyser ces vins qui vont revenir, en comparaison aux vins témoins qui sont restés dans les mêmes conditions de température et d’hygrométrie sur Terre, et de greffer les sarments de vigne pour les replanter afin de les étudier. »

Douze bouteilles d’un prestigieux château dont le nom sera bientôt dévoilé

Les cargaisons, empaquetées dans des équipements spécifiques, avaient pris place à bord de modules de SpaceX et de  Blue Origin, notamment. Les douze bouteilles de vin, d’un prestigieux château dont le nom sera bientôt dévoilé, étaient parties en novembre 2019 et les 320 plants de vigne en mars 2020. « Si tout se passe bien, détaille Nicolas Gaume, les colis arriveront à la fin du mois de janvier à l’ISVV. On laissera reposer le vin qui a été beaucoup secoué, et nous organiserons une dégustation à la fin du mois de février avec Franck Dubourdieu, un expert œnologue reconnu. »

Les bouteilles de vin et les sarments de vigne envoyés dans l'espace étaient conservés dans des emballages spécifiques
Les bouteilles de vin et les sarments de vigne envoyés dans l'espace étaient conservés dans des emballages spécifiques - Space Cargo Unlimited
Le vin et les sarments envoyés dans l'espace étaient positionnés dans des emballages spécifiques
Le vin et les sarments envoyés dans l'espace étaient positionnés dans des emballages spécifiques - Space Cargo Unlimited

Dans l’ISS, les bouteilles et les plants de vigne ont été conservés à une température et une hygrométrie constante. Aux alentours des 18° pour le vin. « On a recréé tous les paramètres de la vie sur Terre, hormis la gravité » insiste Nicolas Gaume. « C’est cela qui est intéressant dans les expériences dans l’espace, car en retirant la gravité, on crée un stress considérable sur tout ce qui est vivant. La plupart d’ailleurs le vivent mal et meurent. Mais ce stress accélère parfois certaines évolutions naturelles, ce qui est encore plus intéressant dans le vin qui comporte des éléments-clés de la vie, comme les bactéries et les levures. »

Des plants mieux résistants au changement climatique ?

Certains plants exposés au « stress de gravité », auraient d’ailleurs commencé à montrer des capacités de résistance au sel, davantage présent dans le sol quand l’eau se raréfie. Une première piste pour pouvoir sélectionner des plants mieux résistants au réchauffement climatique ? C’est évidemment trop tôt pour le dire. Mais l’objectif de l’entreprise, à terme, est bien de « développer des variétés de plants plus résistants au changement climatique, au mildiou ou à d’autres parasites, pour les commercialiser à des domaines viticoles ».

C’est qu’il s’agit aussi de rentabiliser un investissement tenu secret, mais qui se chiffre à plusieurs millions d’euros. « Je ne peux pas donner de montant précis, car c’est compliqué, explique Nicolas Gaume, les discussions se font essentiellement avec la Nasa, et dans le spatial il n’y a pas de prix catalogue pour les prestations. Tout ce qui touche au lancement, au stockage et au "temps d’astronaute", se calcule sur les bases du mérite du programme scientifique. Cela représente les deux tiers des coûts. Il y a plusieurs investisseurs privés, dont moi-même, et un actionnaire principal. »

Aujourd’hui directeur d’une branche de Microsoft International, Nicolas Gaume souhaite revenir s’installer à Bordeaux pour continuer de piloter depuis la Gironde la suite de son aventure spatiale. Il reste encore quatre missions à effectuer, dont l’une serait de réaliser des fermentations dans l’espace. « C’est une page d’histoire que l’on est en train d’écrire », savoure le Pr Philippe Darriet, qui attend avec impatience de recevoir son premier vin de l’espace.