Dordogne : Comment le site de La Ferrassie apporte la preuve que Néandertal enterrait bien ses morts

PREHISTOIRE Une équipe de scientifiques vient de démontrer « de manière solide », que l'enterrement n'était pas l'apanage d'Homo sapiens, et que Néandertal inhumait aussi ses défunts

Mickaël Bosredon

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Reconstitution de l’enterrement de l’enfant par des Néandertaliens à La Ferrassie. Illustration d’Emmanuel Roudier (publiée dans Qui était Néandertal ? l’enquête illustrée, éditions Belin).
Reconstitution de l’enterrement de l’enfant par des Néandertaliens à La Ferrassie. Illustration d’Emmanuel Roudier (publiée dans Qui était Néandertal ? l’enquête illustrée, éditions Belin). — Emmanuel Roudier
  • Une équipe pluridisciplinaire menée par le paléoanthropologue Antoine Balzeau est retournée sur le site de La Ferrassie en Dordogne.
  • En comparant les couches géologiques, elle est en mesure de prouver que Néandertal a enterré de manière volontaire un enfant de deux ans sur place.
  • Il reste maintenant à déterminer dans quel objectif il a effectué ce rituel.

Cette fois-ci, ce n’est pas l’ADN qui a parlé, mais a géologie. En retournant sur le site déjà connu de La Ferrassie en Dordogne, une équipe pluridisciplinaire menée par les paléoanthropologues Antoine Balzeau, du CNRS et du Muséum national d’Histoire naturelle, et Asier Gómez-Olivencia, de l’université du Pays basque (Espagne), assurent pouvoir démontrer aujourd’hui que Néandertal enterrait bien ses morts. En tout cas qu’il a bien inhumé un enfant sur ce site il y a plus de 40.000 ans.

Dans une étude parue mercredi dans la revue Scientific Reports, les scientifiques apportent ainsi une « nouvelle preuve robuste » que l’enterrement n’était pas l’apanage de notre espèce, Homo sapiens, contrairement à ce que pensent un certain nombre d’archéologues.

« Un trou a volontairement été creusé puis rebouché »

Contacté par 20 Minutes, Antoine Balzeau explique que « nous sommes désormais en possession d’informations concordantes qui nous permettent de montrer solidement que nous sommes en présence d’une sépulture sur le site de La Ferrassie », un important abri-sous-roche néandertalien situé en Dordogne, qui a commencé à être exploité en 1895

Fouilles sur le site de La Ferrassie en Dordogne
Fouilles sur le site de La Ferrassie en Dordogne - Antoine Balzeau-CNRS/MNHN

« Nous avons en effet pu montrer qu’il y a eu un trou volontairement creusé dans une couche géologique datant de 60.000 ans, et qu’un corps d’enfant y a été déposé, datant, lui, de 41.000 ans. Nous avons au-dessus un autre niveau archéologique qui a lui aussi 41.000 ans. Un trou a donc été volontairement creusé puis rebouché. Nous avons l’empreinte virtuelle qu’il y a une fosse, et qu’il y a eu cette intentionnalité dans l’enfouissement du corps de l’enfant. »

La conservation des os, meilleure que celle des os de bison et d’autres herbivores retrouvés dans la même strate, indique également un enfouissement du corps de l'enfant rapidement après la mort.

« Nous en avions l’intuition, mais nous ne pouvions pas le démontrer »

L'enquête a démarré lorsqu'Antoine Balzeau est tombé récemment, au Musée de l’Homme à Paris où il travaille, sur une boîte contenant les ossements de cet enfant de deux ans, trouvés en 1973 à La Ferrassie. Le squelette du bébé avait bien été identifié dans les années 1970, mais sans contextualisation géologique. Son équipe passe alors en revue tout le matériel récolté sur le même carré que celui de la dent et révèle 47 nouveaux ossements humains, appartenant sans aucun doute au même squelette, et récoltés rapidement lors des fouilles mais non identifiés.

Des milliers de restes osseux ont été triés et 47 nouveaux restes fossiles appartenant à La Ferrassie ont été reconnus.
Des milliers de restes osseux ont été triés et 47 nouveaux restes fossiles appartenant à La Ferrassie ont été reconnus. - Antoine Balzeau-CNRS/MNHN

Jusqu’à présent, il n’y avait que des suppositions sur le fait que Néandertal enterrait ses morts, notamment à La Ferrassie où sept squelettes différents ont déjà été trouvés. « Nous en avions l’intuition, nous pouvions même le déduire, mais nous ne pouvions pas le démontrer avec des critères scientifiques, parce que les fouilles étaient anciennes. Et pour certains archéologues, tant qu’on ne l’a pas démontré c’est que Néandertal ne le faisait pas. Derrière ce raisonnement, il y a l’idée qu’Homo sapiens est le plus fort, et que Néandertal était incapable d’avoir des comportements complexes, ce qui est faux. Attention, je ne fais pas pour autant partie de ceux qui disent que Néandertal était notre égal ; il était très différent d’Homo sapiens, que ce soit biologiquement ou en termes de comportement. »

« On ne discute pas de pourquoi ils l’ont fait, mais on démontre qu’ils en étaient capables »

Mais l’enquête ne fait que démarrer. Reste à comprendre maintenant pourquoi l’enfant a-t-il été enterré ? « Cet abri sous roche était la maison de Néandertaliens, c’était un grand site où ils étaient nombreux. Un jour, un des leurs est mort et ils l’ont enfoui volontairement. On ne discute pas de pourquoi ils l’ont fait, si cela a une connotation philosophique ou religieuse, mais on démontre qu’ils en étaient capables. Le débat sur la raison de ce geste est plus compliqué, car il y a une part d’interprétation. Je pense que je l’aborderai par la suite car il y a des choses qui me titillent, mais ce n’est pas le moment. Mon objectif avec ce travail était de présenter l’article le plus robuste possible, pour qu’il n’y ait aucune donnée objective repoussant l’idée que cet enfant a été enterré par un Néandertalien. Et là, je pense sincèrement que c’est indiscutable scientifiquement. »

Pour le paléoanthropologue, l’objectif aujourd’hui sur un site comme La Ferrassie n’est plus de trouver le plus ancien vestige, mais de « bien comprendre l’endroit », afin d’établir « des scénarios scientifiques solides ». La difficulté étant que « 98 % de la fouille a eu lieu entre 1895 et 1922, donc à la pelle et à la pioche, ce qui fait que l’on a perdu beaucoup d’information. »