Les représentations sexuelles antiques éclairent sur les civilisations qui les ont produites

ARCHÉOLOGIE Découvrez, chaque jour, une analyse de notre partenaire The Conversation. Aujourd’hui, un docteur en science historique et archéologique nous explique l’intérêt de réexaminer certaines pièces antiques

20 Minutes avec The Conversation

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Empreinte de sceau datée du XIVe s. av. J.-C. provenant d’Ougarit (Syrie) et conservée au Musée du Louvre
Empreinte de sceau datée du XIVe s. av. J.-C. provenant d’Ougarit (Syrie) et conservée au Musée du Louvre — © Gransard-Desmond 2004
  • L’examen de représentations antiques permet de mieux comprendre les cultures qui les ont produites, selon une étude publiée par notre partenaire The Conversation.
  • Une nouvelle méthode – dite « iconogénétique » –, vise à corriger des identifications déjà réalisées par le passé.
  • L’analyse de ce phénomène a été menée par Jean-Olivier Gransard-Desmond, docteur en science historique et archéologique à l’École pratique des hautes études (Paris).

Depuis le Paléolithique jusqu’à aujourd’hui, si tout ou partie d’une image peut fournir des informations sur la date et la culture qui l’a réalisée, peut-elle également fournir d’autres informations ? Une image ou une partie de celle-ci peut-elle fournir un récit compréhensible par tous, de ce qui est représenté, de la raison pour laquelle cela est représenté et, au-delà, de ce que cela nous apprend sur la culture des populations qui nous ont laissé ces représentations ?
Aujourd’hui les images peuvent nous apporter toutes ces informations grâce à « la méthode iconogénétique ». En rassemblant les différents éléments qui vont révéler la spécificité de chaque élément de l’image, leur séquence génétique iconographique (SGI), leur «  ADN », une image va nous en apprendre beaucoup sur les artisans et les artistes qui l’ont réalisée.

L’exemple des représentations des bovins et des félins de l’Âge du Bronze syrien (IIIᵉ-IIᵉ millénaire av. J.-C.)

La première difficulté à laquelle est confrontée l’iconologue, c’est-à-dire le scientifique qui étudie les images, est d’arriver à identifier la représentation qu’il étudie. Comment savoir si la représentation est celle d’un être humain, d’un animal, d’une plante ou de tout autre chose ?

La méthode iconogénétique avec l’exemple d’un détail de la peinture de l’Investiture de Mari (Syrie) conservée au Musée du Louvre © Gransard-Desmond, 2004

C’est l’établissement de critères issus d’un échange entre l’iconologue et d’autres spécialistes qui le permettra. Dans le domaine de l’iconologie animale, il s’agira de spécialistes travaillant sur les animaux comme des zoologues, éthologues, paléozoologues, archéozoologues, mais également des éleveurs, des vétérinaires, des zootechniciens, etc.

Cette méthode que j’ai nommée méthode iconogénétique permet de définir des critères précis et critiquables qui sont seuls capables de fournir une identification démontrée d’une part et qui d’autre part pourra être reprise par d’autres iconologues. Grâce à cette méthode, il est possible de corriger des identifications déjà réalisées par le passé. C’est ainsi qu’il s’est avéré que les artisans de la Syrie de l’ Âge du Bronze produisaient plus de représentations asexuées (60 %) que sexuées avec seulement 35 % de bovins mâles et 4 % de bovins femelles.

Vers de nouvelles connaissances

À ces résultats quantitatifs, la reprise des identifications a mis en évidence des associations passées jusque-là inaperçues. Pourquoi un artisan de l’Âge du Bronze, qui sait représenter un animal de façon naturaliste, irait-il rendre cette représentation illisible ? Aujourd’hui que la question du genre dans nos sociétés fait ressortir des associations diversifiées au-delà de l’hétérosexualité, il est intéressant de constater que nous n’étions pas les premiers à vouloir afficher une variété de possibles.

Les représentations d’Ishtar, d’Anat et d’Astarté en fournissent de bons exemples. Ces trois déesses qui n’en forment qu’une, tout en présentant chacune certaines nuances, offrent un symbolisme témoignant d’une compréhension complexe du monde. Déesses de l’amour et de la guerre, elles portent généralement des emblèmes caractéristiques des symboles masculins : tiare à cornes, animaux sauvages, armes.

Sceau et empreinte de sceau daté du XIVᵉ siècle. av. J.-C. provenant d’Ougarit (Syrie) conservés au Musée du Louvre © Gransard-Desmond, 2004

Le sceau-cylindre d’Ougarit (ci-dessus), daté du XIVᵉ siècle av. J.-C., et les fragments de terre cuite provenant du temple d’Astarté à Emar (ci-dessous), datés du XVIᵉ-XIIᵉ siècle av. J.-C., témoignent de cette complexité. Sur le sceau-cylindre, la déesse, reconnaissable à sa tiare à cornes, est assise sur un bovin mâle et un lion mâle, pendant que ce même lion mâle sert de support, avec un lion femelle, à un autre personnage. Sur les fragments de terre cuite d’Emar, les animaux reconnaissables comme des lions avec leurs crinières présentent pourtant des organes génitaux fort différents : l’un dispose de testicules alors que l’autre dispose d’une vulve. La question se pose alors de savoir s’il était question de représenter deux lions mâles avec un symbolisme masculin et féminin, ou d’un lion mâle et d’un lion femelle avec des attributs masculins.

Fragments en argile du temple d’Astarté à Emar (Syrie), XVIᵉ-XIIᵉ siècle av. J.-C., conservés au musée d’Alep (Syrie) Mission archéologique de Meskéné © Emar, B. Muller, 2002

Cette ambivalence sexuelle se retrouve dans les textes au sujet de l’Ishtar mâle et de l’Ishtar femelle. Enfin, l’association bovin/divinité mâle et félin/divinité femelle est mise à mal par l’association de déesses (Ishtar ou ‘Anat) avec des félins comme avec des bovins. Les vestiges sont nombreux qui en attestent directement (sceaux-cylindres, peinture de l’Investiture, modelages, etc.) et indirectement (vestiges contenant félins et bovins dans le temple d’Ishtar) à Mari comme à Ebla (stèle d’Ebla).

Enfin, cette ambivalence n’est pas le propre de la Syrie de l’Âge du Bronze. Elle se retrouve en Irak avec la figurine de Tell Khafadje datée de 2.400 av. J.-C. qui fut découverte in situ dans le temple VI de Nintu, à l’intérieur de l’autel. En l’absence d’une approche iconogénétique et selon un consensus qui a longtemps prévalu, cette figurine aurait représenté un bovin mâle. En effet, la tiare à cornes et la barbe correspondent généralement à des attributs assignés à des représentations de sexe mâle. Cependant, dans ce cas, la présence de pis démontre que l’artisan a souhaité donner une autre dimension à son œuvre. S’agit-il d’un bovin femelle avec des attributs masculins, d’un bovin mâle avec des attributs féminins ou encore d’un neutre dont la fonction est d’associer des attributs masculins et féminins pour illustrer un tout ?

Au-delà d’une pensée binaire du monde

En l’état, la question demeure, mais elle met en évidence un jeu entre sexe biologique et sexe symbolique dont les interactions dépassent une simple représentation duelle du monde pour s’inscrire dans un schéma où :

  • il y a dissociation entre sexe biologique, avec ses représentants mâles, châtrés, femelles, et symboliques, avec ses représentants masculin, neutre, féminin
  • il y a apparition de la notion d’asexué ; c’est-à-dire ni mâle, ni châtré, ni femelle
  • il y a croisement ou non de chacun de ces différents aspects donnant un sens spécifique à la représentation qui peut ou non dépasser le seul critère esthétique ou naturaliste.

Schéma de la complexité de la pensée syrienne de l’Âge du Bronze © Gransard-Desmond, 2006

Cette ambivalence sexuelle met en évidence le jeu sur le caractère biologique et symbolique des sexes qui oblige à concevoir qu’une représentation asexuée a une signification qui biologiquement dépasse la représentation d’un être défini par ses marques ou ses organes génitaux. Ne pas sexuer une représentation est donc une démarche volontaire pouvant figurer la représentation d’une entité idéale intégrant l’ensemble des qualités mâles et femelles dans une évocation symbolique qui reste à définir pour chaque représentation.

Cette iconographie révèle ainsi la pensée complexe, non seulement de la culture de la Syrie de l’Âge du Bronze, mais potentiellement de toutes celles du Proche-Orient de cette époque. En jouant sur le sexe biologique et le sexe symbolique des animaux, ces civilisations nous ont laissé un témoignage de leur haut niveau d’abstraction et d’une connaissance du monde plus complexe que nous ne pouvions l’imaginer jusqu’alors.

Cette analyse a été rédigée par Jean-Olivier Gransard-Desmond, docteur en science historique et archéologique à l'École pratique des hautes études (Paris). L’article original a été publié sur le site de The Conversation.