Coronavirus : « C’est un combat d’influence ! » Comment les infox ont obligé les scientifiques à revoir leur communication

FAKE OFF Les fausses nouvelles en lien avec le Covid-19 n’ont de cesse de parasiter le travail de recherche des scientifiques

Mathilde Cousin et Aymeric Le Gall

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Les scientifiques font face à un afflux d'infox depuis le début de la crise du coronavirus.
Les scientifiques font face à un afflux d'infox depuis le début de la crise du coronavirus. — ISA HARSIN/SIPA
  • Depuis le début de la crise sanitaire liée au Covid-19, les propagateurs de fausses informations scientifiques s’en donnent à cœur joie sur les réseaux sociaux.
  • Pour lutter contre ce phénomène, les institutions scientifiques se mobilisent de plus en plus afin de proposer au grand public une information claire et vérifiée.
  • En essayant de vulgariser au mieux leurs méthodes de recherche, les scientifiques tentent ainsi de nouer un lien avec la population et de renforcer ses croyances en la science.

Edit : L'affiliation de Mathias Girel a été modifiée.

En ce matin du 18 mars, c’est le branle-bas de combat à l’Institut Pasteur. Alors que les scientifiques de cet établissement basé à Paris, mondialement reconnu pour ses travaux d’analyses sur les virus émergents, planchent sur le Covid-19 et la fabrication d’un vaccin, ses membres découvrent, interloqués, une vidéo circulant sur les réseaux sociaux les accusant d’avoir créé le nouveau coronavirus de toutes pièces.

« La vidéo a été postée dans la nuit et, quand on en a pris connaissance, à 8 h du matin, elle avait été vue des centaines de milliers de fois et répliquée sur de très nombreux supports, se souvient pour 20 Minutes le professeur Jean-François Chambon, directeur de la communication et du mécénat de l’Institut Pasteur. C’est allé très, très vite. C’est incroyable. Des fausses informations, j’en vois circuler beaucoup, depuis longtemps. Mais à cette vitesse-là, jamais. Il a fallu qu’on réagisse très vite. »

Quand on l’attaque, Pasteur contre-attaque

S’engage alors une vraie course contre la montre. « Compte tenu de la gravité du propos, qui était une véritable accusation contre l’institut Pasteur, et du contexte épidémique dans lequel on était, il y a eu une très forte mobilisation pour y répondre, poursuit Jean-François Chambon. Toutes les équipes de com' ont passé la journée entière là-dessus, ça a mobilisé aussi des scientifiques qui, au lieu de poursuivre leurs recherches, ont dû donner de leur temps pour nous fournir les données nécessaires pour réfuter les accusations. A l’arrivée, on a produit très rapidement nos réponses sur nos nombreux supports de communication. »

Un démenti officiel, intitulé « NON, le coronavirus n’a pas été créé en laboratoire ! », est publié sur le site Internet de l’institut, accompagné d’explications et de données permettant d’éteindre l’incendie. Une vidéo est également enregistrée avec l’ancien directeur scientifique de Pasteur, comme pour répondre à la « fake news » avec les mêmes armes que leurs auteurs de la désinformation. En parallèle, l’Institut Paster répond aux sollicitations des services de fact-checking de différents médias, dont 20 Minutes, avec l’objectif de mettre à mal cette théorie.

Le résultat de cette contre-offensive ne se fait pas attendre. Jean-François Chambon toujours : « On a vu peu à peu, sur les réseaux sociaux, les opinions basculer : au départ très suspicieux [à l’égard de l’Institut Pasteur], les commentaires négatifs ont laissé la place à de la réfutation de la "fake news" et, à la fin de la journée, c’était largement équilibré. La vidéo en question en était à quasiment 3 millions de vues le soir et, de notre côté, on a évalué à environ 5 millions le nombre de vues de notre réfutation (Institut Pasteur et démenti par les services de fact-checking des médias compris) ».

Un « combat d’influence » fastidieux mais nécessaire

Depuis le début de la crise sanitaire mondiale, ce véritable « combat d’influence » entre la science et les « infox », dixit le Pr Chambon, est devenu quasi quotidien pour la communauté scientifique, qui doit faire face à un lot de fake news chaque jour plus important. Ce qui n’est pas sans lui poser problème. « Le doute est quelque chose d’essentiel à la démarche scientifique, souffle Jean-Gabriel Ganascia, chef du comité d’éthique du CNRS, qui s’est récemment penché sur la question des fausses informations. Mais là, ça se retourne contre nous. Ça nous met dans une situation délicate puisqu’on veut pouvoir garder cette capacité à s’ouvrir à toute hypothèse nouvelle. Sauf que là, on est confronté à des choses purement fausses… C’est d’autant plus compliqué à combattre que les effets néfastes d’une infox subsistent même si on démontre qu’elle est fausse. »

En cette période de pandémie et de doutes, les gens veulent « des réponses définitives et à court terme », nous explique Mathias Girel, maître de conférences au département de philosophie de l'Ecole normale supérieure. Problème, l’échelle de temps de la recherche scientifique n’est pas compatible avec ce besoin de savoir tout, tout de suite. « On est extrêmement mal à l’aise face à ce phénomène, admet Jean-Gabriel Ganascia, du CNRS. En science, le temps de l’explication est assez long. La recherche introduit de la lenteur, de la lourdeur et de la complexité. On n’a pas le bon rôle, dans ce cas bien précis ! ».

Une prise de conscience de la communauté scientifique

« Ces thèses-là sont nourries par une sorte d’inconscient collectif piloté par la peur et la défiance. Si ce phénomène se diffuse aussi vite, c’est aussi qu’il répond à une demande sociale, à une aspiration d’une partie de la population, embraye le directeur de la communication de Pasteur. Il est donc important de comprendre à quoi la fausse nouvelle fait écho, afin ensuite de mieux y répondre. Il est difficile, en tant que scientifique, de se contenter de dire "Ce sont des ignorants, ils ne comprennent rien." Ça nous met dans une position de sachant, de supériorité morale qui est très mal acceptée aujourd’hui. Il faut aller plus loin pour essayer de déminer les choses et il faut le faire avec modestie. »

« Ces 20 dernières années, on s’est rendu compte qu’une distance entre science et grand public s’était creusée. L’image du scientifique dans sa tour d’ivoire, soumis au "Publish or Perish" [publier ou périr], est réelle. Celui-ci ne sait pas toujours comment s’adresser au grand public », constate à ce titre Chérifa Boukacem-Zeghmouri, professeure en Science de l’Information et de la Communication à l’Université Claude-Bernard (Lyon-I) et spécialiste des modes de communication scientifique numériques. « Mais les institutions scientifiques ont pris conscience de la nécessité de "traduire" les apports de la science pour les diffuser vers la société, ajoute-t-elle. Elles essaient de renouer avec le grand public sans être dans le discours éducatif, par le biais de la culture scientifique et technique. »

Une « appétence » pour le décryptage scientifique

C’est le pari qu’ont fait, outre l’Institut Pasteur, le CNRS et l’Inserm. Si ces deux institutions publiques dédiées à la recherche n’ont pas été directement visées par une infox, elles sont conscientes de la nécessité du lien avec le grand public. Au CNRS, cela passe par la création d’une série de podcasts pour expliquer la crise, ou bien encore par des publications dans son journal. A l’Inserm, l’équipe de communication enrichit son site Internet d’actualités sur la recherche autour du Covid-19, ainsi que de textes décryptant des questions d’actualité liées au virus.

L’équipe de l’Inserm, tout comme celle du CNRS, a clairement noté une « appétence » du public pour ces publications, souligne Priscille Rivière, directrice adjointe de la communication. Les visites sur son site Internet ont doublé. Sur celui du CNRS, elles sont passées de 338.000 en mars à 600.000 en avril.

Un « enjeu de société »

Les trois institutions reconnaissent l’importance de cette communication. « Elle a toujours été dans nos priorités, et elle est encore plus essentielle pour cette crise », soutient Priscille Rivière. Soulignant que « la recherche fait partie de la réponse à l’épidémie, que ce soit par un traitement ou un vaccin », la responsable indique que l’objectif est de montrer « la science en train de se faire, au bénéfice des citoyens ».

« C’est un enjeu de société extrêmement important : travailler à une démocratisation du savoir et des connaissances, abonde Jean-François Chambon. La tâche est immense, mais il faut le faire. Les scientifiques ont une responsabilité pour faire connaître ce qu’ils font et les enjeux de ce qu’ils font. »

« La méthode scientifique ne dispose plus aujourd’hui d’une autorité qui permet d’établir la vérité et le vrai »

Est-ce toutefois vraiment le rôle de ces institutions de répondre aux infox ou de faire ce travail de vulgarisation ? « Dès lors qu’on considère que la science façonne la société, on peut tout à fait considérer qu’elle doit communiquer avec la société sur les résultats qu’elle va produire, analyse Mikaël Chambru, chercheur sur la communication scientifique à l’université de Grenoble-Alpes. Les institutions ne peuvent pas faire l’économie de ce travail de vulgarisation, de médiation scientifique. »

Ceci, d’autant plus que « la méthode scientifique ne dispose plus aujourd’hui d’une autorité qui permet d’établir la vérité et le vrai, si tant est qu’elle en ait toujours disposé, ajoute le chercheur. Les institutions scientifiques ne sont pas isolées de la société, elles sont prises dans une tension perpétuelle pour expliquer le monde tel qu’il est. Les sciences sont en concurrence avec d’autres lignes de lecture. » Des lignes de lecture qui viennent parfois jusqu’à bousculer ces institutions dans leur légitimité scientifique.