Under the pole, une capsule sous-marine pour repousser les limites de l’exploration scientifique

INNOVATION Les expéditions Under the pole, fondées par les plongeurs Ghislain Bardout et Emmanuelle Perié-Bardout, sondent les océans pour en améliorer la connaissance, grâce à une capsule permettant de rester plusieurs jours sous l’eau

Fabrice Pouliquen

— 

L'explorateur Ghislain Bardout,  dans la capsule, mini station scientifique qui permet aux plongeurs d'observer la vie sous-marine plusieurs jours, sans remonter à la surface.
L'explorateur Ghislain Bardout, dans la capsule, mini station scientifique qui permet aux plongeurs d'observer la vie sous-marine plusieurs jours, sans remonter à la surface. — FRANCK GAZZOLA/ZEPPELIN/SIPA
  • De passage à Paris, où il participe à partir de ce vendredi au salon nautique de la plongée, Ghislain Bardout et Emmanuelle Perié-Bardout, fondateurs des expéditions Under the pole, reviennent tout juste de Polynésie.
  • Depuis cet été, avec leur équipe, ils ont testé un nouvel outil qu’ils ont fait construire dans leur camp de base, à Concarneau : une capsule immersive qui offre une vue à 360° sur la vie marine autour et où, surtout, il est possible de rester au moins trois jours.
  • De quoi repousser les limites de l’exploration sous-marine ? En la matière, l’enjeu n’est pas seulement d’aller profond, indiquent en tout cas Ghislain Bardout et Emmanuelle Perié-Bardout. Il est aussi d’y rester longtemps.

Le cylindre fait 3,20 mètres de long pour 1,5 mètre de diamètre. A l’intérieur, pas grand-chose si ce n’est trois couchettes accrochées aux parois en aluminium. « On tient à trois dans la capsule et jusqu’à trois jours…, racontent Ghislain Bardout et Emmanuelle Perié-Bardout. Du moins, on n’a pas essayé plus. »

Pour le confort, on repassera. En revanche, le cadre était magnifique. De mi-septembre jusqu’à quelques jours encore, le couple, fondateur des expéditions sous-marine Under the pole, et leurs équipiers, ont immergé leur capsule à vingt mètres de profondeur, au large de Moorea, en Polynésie française. Ghislain Bardout décrit cette capsule comme une tente sous-marine, non pas plantée dans le sol mais rattachée à deux ballasts [des réservoirs d'air ou d'eau] posés au sol et qui lui permettent d’être en lévitation dans l’eau, « comme une montgolfière ». Tout autour, un récif corallien et la riche vie sous-marine qui va avec. Les plongeurs n’en manquaient pas une miette, grâce aux deux dômes en plexiglas de part et d’autre de la capsule.

Repousser les limites de l’exploration sous-marine

Une nouvelle façon de faire du tourisme ? Non, plutôt de repousser les limites de l’exploration sous-marine. Voilà plus de dix ans que Ghislain Bardout et Emmanuelle Perié-Bardout, spécialistes des plongées extrêmes et profondes, sondent les océans aux quatre coins du monde. Des expéditions menées en collaboration avec des scientifiques et qui visent une meilleure compréhension des océans, « l’un des grands enjeux du XXIe siècle », assure Ghislain Bardout.

Pour Under the pole I, en 2010, le couple et huit équipiers ont ainsi passé 45 jours au pôle Nord géographique, le temps d’y réaliser 52 plongées et d’étudier la physiologie humaine à travers des études sur le sommeil et l’évolution de la température interne des membres de l’équipe. Puis, direction le Groenland pour Under the pole 2, en 2014. Sur dix-huit mois, Ghislain et Emmanuelle y ont réalisé 400 plongées jusqu’à atteindre les 112 mètres sous la banquise. Il s’agissait d’étudier l’adaptation physiologique de l’homme en milieu polaire, les relations entre l’atmosphère, la glace et l’océan ou encore approcher l’étonnant requin du Groënland, un mastodonte à la longévité estimée à 400 ans. L’illustration parfaite d’une de ces rencontres extraordinaires qu’offrent les océans à cette profondeur.

La caspule utilisé par Under the pole est un cylindre en aluminum de 3,20 mètres de long et 1,5 mètre de diamètre avec, à ses extrémités, deux demi-sphères transparentes. Elles permettent d'avoir une vue à 360° sur la vie marine autour.
La caspule utilisé par Under the pole est un cylindre en aluminum de 3,20 mètres de long et 1,5 mètre de diamètre avec, à ses extrémités, deux demi-sphères transparentes. Elles permettent d'avoir une vue à 360° sur la vie marine autour. - FRANCK GAZZOLA/ZEPPELIN/SIPA

Le temps, le graal du plongeur ?

On en est aujourd’hui à Under the pole 3, expédition de quatre ans, commencée en 2017, et dont l’étape à Moorea n’était qu’un volet. L’idée est toujours d’étudier le milieu sous-marin entre la surface et 150 mètres de profondeur, mais plus uniquement avec des recycleurs, ces scaphandres à circuit fermé que Ghislain Bardout et Emmanuelle Perié-Bardout utilisent habituellement. Car la technique a ses limites. « On a que quelques heures d’observations avant de devoir remonter à la surface, commente Ghislain Bardout. Par ailleurs, par notre présence, nos mouvements, nous perturbons forcément le milieu marin que nous explorons. Cela introduit un biais dans l’observation. »

C’est tout l’objet alors de cette capsule, conçue spécialement pour Under the pôle, depuis son camp de base à Concarneau (Finistère) puis acheminée à Moorea par conteneur. Sur place, le cylindre a bien servi. Une quinzaine de plongeurs aux profils variés (explorateurs, scientifiques, photographes…) ont pu ainsi multiplier les séjours de trois jours sous l’eau. L’essentiel du temps dans la capsule, mais sans y être cloîtré pour autant. C’est un autre avantage de cet outil. « On peut y entrer comme en sortir et ainsi lancer des sorties en recycleurs si on ressent le besoin d’aller voir quelque chose de plus près, raconte Emmanuelle Perié-Bardout. Nous le faisions, en moyenne, deux fois, par jour. »

« On se fond dans le décor »

Physiquement, ces jours sous l’eau sont éprouvants, poursuit l’exploratrice. Mais valent le coup. « On parvient à se fondre dans le décor, un peu comme un photographe naturaliste essaiera de se camoufler pour saisir des loups dans leur milieu naturel. J’ai l’impression d’avoir plus appris sur le comportement de certains de ces animaux sous-marins lors ces trois jours dans la capsule qu’en quinze ans de plongée sous-marine. »

Reste à savoir ce qu’en retireront les scientifiques. Sur ce programme capsule, Under the pôle a travaillé avec le Criobe (Centre de recherches insulaires et observatoire de l’environnement), dont l’un des sites est à Moorea. « Ils étaient notamment intéressés par les observations sur la vie du récif au coucher et au réveil, reprend Emmanuelle Perié-Bardout. Quels poissons s’agitent en premier ? Lesquels restent tapis plus longtemps ? Quel est leur mode de prédation ? Quelles sont les sources de stress pour ces poissons ? »

L'équipe 'des expéditions Under the pole, mission scientifique emmené par le couple de plongeurs, Ghislain Bardout et Emmanuelle Périé-Bardout, sur leur goélette Why.
L'équipe 'des expéditions Under the pole, mission scientifique emmené par le couple de plongeurs, Ghislain Bardout et Emmanuelle Périé-Bardout, sur leur goélette Why. - FRANCK GAZZOLA/ZEPPELIN/SIPA

Pas du prochain voyage d’Under the pole

De nombreuses données ont ainsi pu être compilées depuis. Le travail d’analyse commence tout juste. La capsule, elle, est déjà sur le retour. Elle devrait arriver à Concarneau le 2 février. Pour Under the pole commencera alors le temps du retour d’expérience. « Il y a déjà eu, par le passé, de nombreuses expériences de vie sous la mer, notamment financée par l’industrie pétrolière [pour mener à bien des explorations ou assurer la maintenance des plates-formes offshore, rappelle Ghislain Bardout. En revanche, cette capsule a d’intéressant qu’elle compile un certain nombre de technologies qui rendent l’outil léger, autonome et assez peu coûteux à mettre en place. Bien moins en tout cas qu’un ROV [ces véhicules sous-marins téléguidés]. Pour le premier, le budget est de quelques centaines de milliers d’euros, quand on parle en millions pour les ROV. »

De quoi démocratiser l’exploration scientifique, au budget souvent limité ? Ghislain Bardout nuance : « La capsule servira encore, c’est sûr, mais cette technique a aussi ses limites. On ne peut pas l’utiliser pour l’instant à de grandes profondeurs, ni non plus dans des eaux trop froides. » Voilà pourquoi elle ne sera pas du voyage lors de la prochaine expédition d’Under the pole. « Au début de l’automne, toute l’équipe d’Under the pole repartira, direction Ushuaïa, en Patagonie, annonce Emmanuelle Perié-Bardout. De là, nous rejoindrons courant novembre la péninsule antarctique pour trois mois d’exploration sous-marine. Et cette fois-ci axée sur de la plongée profonde. Jusqu’à une centaine de mètres. » Dans le courant de la semaine prochaine, Under the pole lancera d’ailleurs un appel d’offres pour trouver des partenaires scientifiques.