Albert Moukheiber : « S’engager pour préserver notre capacité à changer d’avis »

VIS!ON Dans son livre Votre cerveau vous joue des tours, le neuroscientifique nous aide à mieux comprendre nos mécanismes de pensée.

Laurent Bainier

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Le neuroscientifique Albert Moukheiber
Le neuroscientifique Albert Moukheiber — Bojana Tatarska

Sur Wikipédia, c’est encore la fiche de l’homme politique libanais qui apparaît en premier lorsqu’on saisit Albert Moukheiber dans la barre de recherche. Mais sans doute plus pour très longtemps. Le neuroscientifique de 37 ans est en effet partout depuis quelques mois. En librairie, où son livre Votre cerveau vous joue des tours a séduit un large public. Dans les débats publics organisés par son association Chiasma pour mettre en lumière le rôle de nos croyances dans nos prises de décision. Et sur la scène de nombreuses conférences, où son double cursus de docteur en neurosciences et psychologue, lui permet de développer un point de vue unique sur le comportement humain. Il sera sur la nôtre, à la Maison des Océans le 4 décembre, et nous en avons profité pour lui poser quelques questions.

Vous sortez d’un débat organisé par Chiasma sur le thème « La radicalité peut-elle mener à la modération ? » Vous avez trouvé la réponse ?

Ce n’est pas ça, le principe de nos débats. Le but n’est pas d’avoir raison mais de comprendre les arguments de chacun et d’en évaluer la qualité. Avec Chiasma, on essaie de populariser les connaissances en sciences cognitives en préservant leur complexité. Nous cherchons à promouvoir, à travers des événements publics et gratuits, la flexibilité mentale, c’est-à-dire notre capacité à changer d’avis.

Donc notre à capacité à lutter contre les biais ?

A mieux comprendre les mécanismes de la pensée. Si moi je crois que les Schtroumpfs sont les plus à même de diriger notre pays, je vais utiliser des biais de confirmation par exemple, qui me permettent de me rappeler uniquement des fois où les Schtroumpfs font de bonnes choses et d’oublier leurs erreurs. Le biais de confirmation, pour ne parler que de celui-là, c’est un moyen pour justifier notre raisonnement. J’ai besoin de défendre cette idée et les biais sont un moyen pour y arriver.

Rester flexible, cela signifie donc lutter contre les biais qui mettent notre cerveau en mode automatique ?

Non ce n’est pas le but. Les biais, ça ne s’évite pas. Ils se sont mis en place pour une raison valide, ou qui était valide à une certaine période (par exemple pour nous protéger). Mais parfois, ils se retournent contre nous. L’idéal est donc d’avoir une position auto-correctrice. D’être un peu plus vigilant en somme et de ne pas faire confiance à nos pensées automatiques car elles sont souvent dues à des opérations du cerveau visant à faire émerger ce qu’il considère comme la meilleure hypothèse. Et ce n’est pas nécessairement la bonne.

Chacun peut donc agir contre cette mécanique ?

Oui, ça s’apprend. Il y a des structures qui travaillent d’ores et déjà sur ces sujets, comme La Main à la pâte, qui aide par exemple les plus jeunes à être au courant de ces notions de sciences cognitives. Les grilles de lecture qu’on utilise pour ces pensées automatiques, on ne les a pas choisies. Personne ne se dit « quand je serai grand, je veux être jaloux ». Ou « je veux avoir peur de l’autre parce qu’il n’est pas comme moi ». Mais quand on a ces pensées, on s’en sent propriétaire, comme si on les avait choisies.

L’objectif final, c’est de retrouver son libre arbitre ?

Moi, j’appelle ça de l’explicitation. Être plus conscient de ses arbitrages, pour avoir son mot à dire. Encore une fois : une grande partie de nos arbitrages, on ne les a pas choisis.

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