Prospective spatiale : « Il faudra retenir les bons projets dans un domaine en constante évolution »

INTERVIEW De ce mardi à jeudi, le Havre accueille le séminaire de prospective scientifique qu’organise, tous les cinq ans, le Cnes, notre agence spatiale. L’enjeu ? Déterminer les priorités. Jean-Yves Le Gall, président du Cnes, répond à « 20 Minutes ».

Propos recueillis par Fabrice Pouliquen

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Jean-Yves Le Gall, président du Cnes, le Centre national des études spatiales.
Jean-Yves Le Gall, président du Cnes, le Centre national des études spatiales. — Xavier Francolon/SIPA
  • Tous les cinq ans, le Cnes (Centre national des études spatiales) réunit la communauté scientifique française pour un séminaire de prospective. Cette année, il se tient au Havre, de mardi midi à jeudi.
  • L’enjeu ? Se projeter au-delà de l’horizon des projets en cours, pour déterminer les futures grandes orientations à donner aux programmes scientifiques français en matière spatiale.
  • Un exercice pas simple dans un contexte spatial qui évolue à vitesse grand V. Jean-Yves Le Gall, président du Cnes, répond à 20 Minutes.

Faut-il mettre le paquet sur Mars ? Privilégier les missions scientifiques sur la Lune ? Se tourner plus sur l’observation de la Terre pour mieux comprendre les effets du réchauffement climatique ? Voire faire les trois à la fois ?

Ces questions seront sur la table du  Séminaire de prospective scientifique , qui s’ouvre ce mardi midi au Havre pour trois jours. Comme tous les cinq ans, la communauté scientifique française y sera réunie, avec pour mission d’identifier les priorités scientifiques à prendre en compte dans l’élaboration des programmes du Cnes (Centre national des études spatiales), l’agence spatiale française, pour les cinq années à venir.

Jean-Yves Le Gall, président du Cnes, répond à 20 Minutes.

Pourquoi ces séminaires de prospective scientifique sont-ils indispensables ?

Le Cnes n’élabore pas seul sa politique scientifique. Elle est le fruit d’une co-construction avec la communauté scientifique. Notamment le CNRS (Centre national de recherche scientifique), avec qui nous sommes en partenariat depuis 1976 pour unir nos efforts dans les domaines de la recherche sur l’environnement terrestre et sur l’Univers.

Dans le domaine spatial, les programmes scientifiques spatiaux s’étalent généralement sur dix ou quinze ans et font l’objet de points d’étape chaque année. Mais nous avons besoin aussi de ce temps où nous réunissons les meilleurs scientifiques français, avec des invités internationaux, pour se projeter au-delà de nos projets en cours. C’est tout l’enjeu de ces séminaires : débattre des programmes scientifiques qu’il convient de développer pour les cinq ans à venir. Il faut être certain que les projets retenus seront les bons, ce qui n’est pas simple tant le domaine spatial est en constante évolution. Il a déjà beaucoup changé ces cinq dernières années, et devrait tout autant évoluer dans les cinq années à venir, avec l’émergence des acteurs privés, la création de nouvelles agences spatiales

Comment se déroulera ce séminaire au Havre ?

Tout ne se résume pas à ces trois jours de débats. Le travail de prospective a en réalité commencé il y a un peu plus d’un an, en avril 2018, à travers la communauté scientifique. Dix-sept groupes de travail ont été constitués et permettent de couvrir un champ large, des sciences de l’univers aux sciences de la Terre, de la vie et des matériaux, en passant par des groupes transverses qui se focalisent sur les évaluations actuelles du domaine spatial. Le NewSpace, les nanosats…

Chaque groupe a émis un rapport. C’est de ceux-ci dont débattront, au Havre, les 500 scientifiques présents.

Il ne s’agira donc pas seulement de conquête spatiale, mais aussi d’observation de la Terre ?

L’observation de la Terre est aujourd’hui un enjeu fort des sciences spatiales, en particulier dans ce contexte de lutte contre le réchauffement climatique. Sur les 50 variables climatiques essentielles qui définissent le climat, 26 ne peuvent être observées que depuis l’espace, grâce aux satellites. Ce sont des satellites qui ont mis en évidence l’augmentation de la température du globe ou encore l’augmentation du niveau de la mer d’à peu près 3 à 5 mm par an.

La France est très active dans ce domaine. Elle participe notamment à « Copernicus », le programme d’observation de la Terre de l’Union européenne [qui vise à doter l’UE d’un accès continu, indépendant et fiable en la matière et ainsi disposer d’une vue globale de l’état de notre planète pour des applications environnementales]. Nous avons aussi lancé avec Israël, à l’été 2017, le microsatellite « Venus » [une mission de deux ans et demi qui permettra, grâce à une caméra haute résolution, de photographier la régression ou l’évolution des forêts, la fonte des glaces du cercle polaire, l’assèchement des rivières…]. Et puis, il y a les programmes phares que sont les lancements à venir des satellites Merlin et Microcarb. Le premier, issu d’une collaboration franco-allemande, visera à mesurer précisément la concentration en méthane atmosphérique, et ainsi à mieux comprendre les sources d’émission de ce puissant gaz à effet de serre [lancement prévu en 2024]. Microcarb, lui, mesurera la répartition du CO2 à l’échelle planétaire [lancement prévu en 2021]. Ces deux microsatellites permettront, à une échelle nationale, d’identifier les sources d’émissions de méthane et de C02, et, à une échelle internationale, d’identifier les pays qui respectent l’ Accord de Paris sur le climat et ceux qui le respectent moins.

La France est-elle aujourd’hui un acteur majeur des sciences spatiales ?

Oui. Lorsque les grandes agences spatiales – la Nasa, l’Esa (agence spatiale européenne), la Jaxa (agence spatiale japonaise) – préparent leurs missions spatiales, elles lancent des appels à contribution pour concevoir les instruments scientifiques qui seront embarqués. Très souvent, la France les emporte et nous pouvons dire que nous sommes à peu près partout. Pour la mission Insight Mars de la Nasa [qui a atterri sur Mars le 26 novembre 2018], le sismomètre, son instrument principal, a été réalisée par une équipe scientifique française [cet instrument mesurera les ondes sismiques que provoquent les mouvements du sol martien afin d’en visualiser l’intérieur et peut-être de comprendre pourquoi elle s’est éteinte]. Pour Mars 2020, concernant le prochain rover de la Nasa conçu pour chercher des indices de vie passée sur la planète, nous avons contribué à la fabrication de la SuperCam, l’un des sept instruments scientifiques de la mission américaine. Mascot, le petit robot embarqué sur la sonde japonaise Hayabusa 2 et qui s’est posé sur l’ astéroïde Ryugu il y a un an, est une réalisation franco-allemande. Nous fournissons aussi des instruments pour la future mission japonaise MMX, qui visera à ramener sur Terre un échantillon de sol de Phobos, l’un des deux satellites naturels de Mars. Nous pourrions citer de nombreuses autres collaborations passées ou à venir. C’est bien simple, le Cnes est l’agence spatiale qui développe le plus de collaboration à l’internationale, et nous pouvons le faire parce que nous avons justement une communauté scientifique de haut niveau. Je vous parle d’ailleurs, ce lundi, depuis Singapour, où nous travaillons à de nouvelles collaborations.

Quelles pourraient être les grandes orientations fixées par ce nouveau séminaire de prospective scientifique ?

Il est trop tôt pour répondre. Il faut laisser le temps aux 500 scientifiques de débattre. Je note déjà avec satisfaction que plus de 225 contributions scientifiques ont été envoyées pour préparer ce séminaire. C’est plus que pour le séminaire de la Rochelle en 2014.