50 ans de l'homme sur la Lune: Peut-on vraiment s'offrir la Lune?

VISER LA LUNE L’Américain Dennis Hope se serait fait un joli pactole en vendant via sa Lunar Embassy des millions de lopins de terre à des acheteurs un brin rêveurs

Marion Pignot

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Le projet de village lunaire imaginé par l'Agence spatiale européenne en partenariat avec avec l'agence d'architecture Foster + Partners.
Le projet de village lunaire imaginé par l'Agence spatiale européenne en partenariat avec avec l'agence d'architecture Foster + Partners. — Foster + Partners / ESA
  • Le 20 juillet 1969, Neil Armstrong foulait le sol de la Lune. A l’occasion des 50 ans des premiers pas de l’homme sur le satellite de la Terre, 20 Minutes vise la lune avec une série d’articles et se demande aujourd’hui si l’on peut s’offrir la Lune.
  • De doux rêveurs ou des ressortissants de pays non signataires du traité de la Lune, qui ont flairé le business, s’engouffrent dans les failles juridiques pour vendre des parcelles lunaires ou des morceaux d’astres.
  • Si ces ventes n’ont aucune valeur, depuis notre entrée dans « l’ère de l’exploitation de l’espace », les lois nationales (américaines pour la plupart) se multiplient et laissent la place à une possible appropriation de notre satellite à des fins industrielles.

Louer un appart « vue Terre », importer sa petite production d’eau « made in Moon »… Le rêve de la conquête lunaire est à portée de fusée. Dennis Hope, Américain visionnaire, se serait ainsi fait, selon le New York Times, un joli pactole en vendant, via sa Lunar Embassy, plus de trois millions de lopins de terre à des Michel Durand et Jane Smith un brin rêveurs. Alors qu’il y a cinquante ans l’Homme faisait ses premiers pas sur la Lune, en 2019, être proprio près de la mer de la Tranquillité n’est plus une utopie. Mais peut-on vraiment s’approprier la Lune, la parcelliser et la vendre au plus offrant ? A en croire Dennis Hope, oui. Si l’on écoute Lucien Rapp, directeur scientifique de la chaire Sirius et professeur spécialiste du droit de l'espace, oui et… non.

« Sur le plan juridique, il n’est pas possible pour un ressortissant d’un Etat qui a signé le traité de la Lune du 5 décembre 1979 [entré en vigueur en 1984] de revendiquer quoi que ce soit sur le territoire de la Lune car ce traité la sanctuarise, collectivise son exploitation et organise l’accès à ses ressources de manière explicite. Mais, ne sont liés par ce traité que les Etats qui l’ont ratifié et un grand nombre ne l’a pas fait, parmi lesquels les Etats-Unis. Les ressortissants des pays non-signataires, qui ignorent les dispositions du traité, peuvent ainsi imaginer construire sur la Lune des choses tout à fait fantasmagoriques », détaille Lucien Rapp.

Flou juridique et business céleste légal

En 1980, Dennis Hope a flairé la réponse de Normand et profité du flou juridique. N’étant ni signataire du traité et encore moins un Etat, le bonhomme qui s’est autoproclamé président du gouvernement galactique a tranquillement pu lancer son business céleste en toute légalité. « Si un jour il y a des revendications territoriales, elles seront facilement balayées par n’importe quelle instance internationale, sourit toutefois Philippe Droneau, directeur chargé de mission à la Cité de l’espace (Toulouse). C’est de l’arnaque, de l’économie qui marche en circuit fermé. Cela fera fonctionner quelques avocats mais cela reste un certificat qui est accroché au mur et qui est plus un miroir de vos défis et de vos rêves. A 30 euros, ce n’est pas bien méchant. On est dans le fun, dans le cadeau qui peut faire plaisir et, souvent, on sait que ça n’a aucune valeur. »

Si Dennis Hope s’est appuyé sur une loi américaine de 1862 (Homestead Act) pour s’octroyer la Lune, les entreprises du secteur privé qui dépendent des pays non-signataires du fameux traité de 1979 peuvent donc elles aussi compter sur les lois locales pour « s’offrir » un bout d’astre. Notamment la loi américaine du Space Act qui, en novembre 2015, rompait le traité de l’Espace datant de 1967 et autorisait les entreprises des Etats-Unis à s’emparer de ses ressources.

La même année, l’agence gouvernementale américaine chargée de l’aviation civile (FAA), reconnaissait « le désir du secteur privé de protéger ses investissements et son personnel amenés à travailler sur la Lune ou sur d’autres corps célestes ». Comprendre : Space X, Deep Space Industries, Boeing ou Blue Origins seraient en droit d’exiger des garanties de privatisation lorsqu’elles comptent exploiter les ressources de la Lune ou y implanter leurs constructions. En 2016, le Luxembourg promulguait une loi qui autorisait l’exploitation des corps célestes à toute entreprise spatiale venant s’installer sur son Grand-Duché manquant d’industries.

« En l’absence de règles précises et contraignantes pour les Etats, on vit au rythme des déclarations unilatérales et la surenchère est évidente, explique Lucien Rapp. Les Etats-Unis ont ainsi pris l’initiative d’accorder des licences d’exploitation à quatre entreprises qui exploiteraient des minerais sur des corps célestes. La gestion de l’espace est redéfinie, on assiste à une sorte de privatisation du spatial que l’on a dû tolérer. »

La Lune, ce Far West

Tolérer… Car la Lune reste un Far West où celui qui gagne est celui qui dégaine le premier. Elle est aussi « une jungle, ajoute Lucien Rapp, où le plus fort mange les autres ». A ce petit jeu, les Américains se taillent la part du lion. Ils sont en avance et fixent, par le biais de lois américaines à portée extraterritoriale, des règles qui finiront par devenir les normes internationales profitant aux sociétés spatiales privées à buts très lucratifs.

Lucien Rapp se souvient : « Il y a un peu plus de cinq ans à une réunion, j’ai entendu Elon Musk dire aux opérateurs réunis autour d’une table "je ne vous salue pas car bientôt vous serez morts". On s’est tous dit "quel fanfaron", et puis son projet a pris corps et derrière lui tout un marché s’est ouvert. » L’Inde et la Chine sont ainsi entrées dans la course à la Lune, ont imaginé y installer des villages gonflables, exploiter ses ressources minières ou transformer sa face cachée en « pit stop » avant Mars. Face à la concurrence, les Etats-Unis ont rapidement réactivé leurs projets lunaires et lancé leur « space force ».

« Nous dansons sur un volcan »

Comme un Dennis Hope ou un Elon Musk qui jouent la carte du « premier arrivé, premier servi », ne pourrait-on pas, dès lors, imaginer que l’un des dirigeants de ces ambitieux pays non liés au traité de la Lune tape du poing sur la table et lance un : « Je m’en cogne, si j’arrive le premier, la Lune est à moi » ? « Ça ne peut pas arriver, répond l’optimiste Philippe Droneau. On aurait pu avoir le même combat avec l’Antarctique. On était dans la course à l’appropriation, on se l’est partagé et malgré les grosses pressions pour pouvoir l’industrialiser, un traité a réussi à calmer les velléités. »

Pas si sûr, selon Lucien Rapp : « Nous dansons sur un volcan. On ne peut pas exclure qu’un dirigeant dépasse les bornes et provoque une catastrophe. Mais comme pour le climat, c’est au moment où les gens se rendent compte que le temps presse que les gouvernements se mobilisent. »

En attendant la prise de conscience, les grandes instances telles que l’Union astronomique internationale (UAI) ou la Fédération d’astronomie internationale (IAF) misent sur la « soft law », le dialogue et les recommandations « débouchant sur des engagements collectifs » pour éviter, selon Lucien Rapp, « la stratégie de certains chefs d’Etat qui relève souvent du coup d’épaule dans la porte ». Quant au traité sur la Lune, il continue de jouer le rôle d’arbitre en l’absence d’organisation internationale régissant le « cadastre céleste ».

La loi du plus riche

Sans oublier nos experts qui s’accordent à dire que la Lune au détail chez Auchan n’est pas pour maintenant. « On se demande encore comment s’y poser et y rester, avance Philippe Droneau. On est donc très loin d’une exploitation financière des réserves lunaires d’hélium 3. » « Céder l’usage de la Lune et non la pleine propriété, c’est envisageable mais les sociétés qui ont obtenu des licences d’exploitation ont annoncé la date de 2024, or je ne suis pas sûr qu’elles soient capables de le faire au vu de leurs difficultés financières, note Lucien Rapp. Tout est une question de crédibilité et il faut être capable de sortir des plans d’affaires sérieux aux investisseurs. »

Il faut aussi garder en tête que seules les nations qui auront les capacités techniques et financières d’exploiter et de coloniser la Lune pourraient en revendiquer la propriété. Ensuite, il leur faudra assurer le minimum comme poser un engin, déployer un équipage, procéder à du carottage, récupérer les minerais, les transporter, les stocker… Ce qui laisse aux défenseurs d’une « Lune sanctuaire » le temps de négocier ou de renforcer les traités existants.

Et l’Europe veille. Lors d’un discours au ministère des Armées ce samedi, Emmanuel Macron a annoncé la création d’un commandement militaire dédié à l’espace « véritable enjeu de sécurité nationale, par la conflictualité qu’il suscite ». Dans le Far West céleste, la France, quatrième puissance spatiale internationale, s’apprête, elle aussi, à dégainer.