VIDEO. 50 ans de l'homme sur la Lune: «Apollo 11 a permis d'éviter la Troisième Guerre mondiale»

VISER LA LUNE François de Closets était à Houston le 20 juillet 1969 pour couvrir le lancement de la mission Apollo 11. Le journaliste revient pour « 20 Minutes » sur ce moment exceptionnel, et explique aussi pourquoi, à ses yeux, l’homme n’a rien d’un « animal spatial »

Julie Bossart

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A gauche, photo prise le 20 juillet 1969 de la salle de contrôle de la mission Apollo 11, au centre spatial de Houston. Sur l'écran, les astronautes Neil A. Armstrong et Edwin E. Aldrin sur la surface lunaire. A droite, le 24 juillet 1969, des employés de la base célèbrent le succès de la mission.
A gauche, photo prise le 20 juillet 1969 de la salle de contrôle de la mission Apollo 11, au centre spatial de Houston. Sur l'écran, les astronautes Neil A. Armstrong et Edwin E. Aldrin sur la surface lunaire. A droite, le 24 juillet 1969, des employés de la base célèbrent le succès de la mission. — Nasa/AFP
  • Le 20 juillet 1969, Neil Armstrong foulait le sol de la Lune. A l’occasion des 50 ans des premiers pas de l’homme sur le satellite de la Terre, 20 Minutes vise la Lune avec une série d’articles. 
  • Le journaliste François de Closets, qui était à Houston ce jour-là, analyse la portée géostratégique de l'événement. 
  • A ses yeux, vouloir à nouveau envoyer des hommes là-haut n'a que peu d'intérêt scientifique. 

En lançant, alors qu’il devenait le premier homme à fouler le sol lunaire, « C’est un petit pas pour l’homme, mais un bond de géant pour l’humanité »,  Neil Alden Armstrong ne croyait pas si bien dire. Selon le journaliste François de Closets, qui a couvert pour L’Express le décollage, puis l’alunissage de la mission Apollo 11 depuis le centre de contrôle des vols habités de Houston (Texas) le 20 juillet 1969, l’exploit des astronautes américains a en effet permis « d’éviter la Troisième Guerre mondiale ». 

 

Le journaliste François de Closets.

Chaque 20 juillet, repensez-vous à ce que vous avez vécu depuis Houston, en 1969 ?

Non, pour une raison très simple : je suis quelqu’un qui n’a aucun sens des dates ! Mais ça reste un souvenir très fort. D’autant plus que je l’ai vécu pleinement. Ça n’aurait pas été le cas si j'avais eu à le commenter en direct pour la télévision.

Justement, que gardez-vous en mémoire ?

A l’époque, un journal comme L’Express pouvait envoyer un journaliste quinze jours sur place. Moi, je suis arrivé à Houston huit jours avant le départ d’Apollo 11, pour suivre la préparation. Il y a des anecdotes qui me restent en tête. Par exemple, il y a eu cette conférence de presse où il était demandé aux astronautes s’ils avaient préparé un discours quand ils arriveraient sur la Lune. Et j’entends ce journaliste américain qui lance : « Pourvu qu’ils ne disent pas merde en se cassant la gueule ! »

Mais mon premier souvenir, le plus intense d’ailleurs, est celui du décollage. La Floride, c’est horizontal. La mer et la terre sont confondues. Mais, à plusieurs kilomètres quand même, il y avait cette verticalité blanche éclairée de la fusée qui allait être lancée. On est resté très, très longtemps à regarder ce spectacle. Quand il y a eu la mise à feu, on a vu toute cette fumée et, très lentement, la fusée qui semblait s’arracher à l’apesanteur, mais dans le silence absolu. Un silence qui était quasiment terrifiant, jusqu’à ce qu’arrive le grondement. Pas un bruit dans les oreilles, mais quelque chose dans le ventre. On vibrait avec la fusée et il y avait un lien physique avec ces hommes qui partaient dans l’espace. Quand la fusée a disparu, on était épuisés ! A l'alunissage aussi, il y a eu une grande tension. Enfin, il y a eu l'instant du drapeau. 

Qu’appelez-vous « l’instant du drapeau » ?

Tout le monde a remarqué que le drapeau américain planté par Neil Armstrong est resté à flotter. Alors, évidemment, les complotistes se sont écriés : « Un drapeau ne peut pas flotter dans le vide, ils ne sont donc pas sur la Lune ! » Mais, si vous inversez le raisonnement, pour qu’un drapeau qui a commencé à flotter cesse de flotter, il faut qu’il y ait du vent, de l’air, parce que l’air le freine. Or, s’il est dans le vide, eh bien, le mouvement continue ! Donc, le flottement du drapeau prouvait que les astronautes étaient bien sur la Lune, et pas je ne sais où, à simuler leur exploit, comment le prétendaient les complotistes.

Vous avez rapidement acquis la conviction que ce premier vol habité vers la Lune serait un point d’arrivée, et non un point de départ. Vous avez même, dans la foulée du 20 juillet 1969, écrit un livre sur le sujet, La Lune est à vendre

Dans l’enthousiasme planétaire de l’arrivée des Américains sur la Lune, tous les esprits se sont enflammés. C'était comme l'arrivée de Christophe Colomb en Amérique : les gens se disaient que, maintenant qu’on était allés sur la Lune, d’autres suivraient. On allait coloniser la Lune, puis Mars. Or, moi, je savais deux choses. Premièrement : cet exploit était purement géostratégique. Ce que l’on avait vécu là avait permis d’éviter la Troisième Guerre mondiale entre les deux empires qui se partageaient la Terre, l’URSS et les Etats-Unis. Deuxièmement : dès lors que la compétition était finie, plus personne ne ferait un effort pareil pour retourner sur la Lune. J’ai écrit cet ouvrage, La Lune est à vendre, sous-entendu, personne ne l’achètera plus, personne n’y retournera. Et je me suis payé un bide total d’édition !

Pourtant, récemment, le président américain, Donald Trump, a annoncé le retour des astronautes sur la Lune dès 2024, suivis d’autres missions sur Mars. Ce qu’a répété Jim Bridenstine, le patron de la Nasa, lors du dernier Salon international de l’aéronautique et de l’espace, au Bourget. S’agit-il d’une autre démonstration de force des Etats-Unis, par rapport à la Chine ou à l’Inde, cette fois-ci ?

Je le répète, l’intérêt de l’homme sur la Lune est purement géostratégique. Ça a été posé par John Fitzgerald Kennedy en 1961 comme l’instance suprême de sacralisation de la première puissance mondiale : le premier qui met son drapeau là-bas, c’est la plus grande puissance du monde. J’ai dit qu’on n’y retournerait pas dans un délai prévisible de cinquante ans. Or, que voit-on aujourd’hui ? Il se reconstitue à l’échelle planétaire une opposition entre deux empires, la Chine et l’Amérique. Et c’est la Chine qui relance tout, elle doit en tout point égaler, si ce n’est dépasser l’Amérique.

En même temps, les Chinois ont réussi récemment à poser un premier module sur la face cachée de la Lune, ce que n’avaient pas fait les Américains…

Il fallait juste montrer qu’ils pouvaient faire mieux même que les Américains. Evidemment que l’épreuve suprême, c’est le vol humain. Donc les Chinois en effectueront un. Et Trump n’a pas l’intention de les laisser faire : quand l’astronaute chinois arrivera sur la Lune, il y aura un astronaute américain qui sera déjà là, et il leur cassera leur effet. C’est tout.

En clair, l’homme sur la Lune a très peu d’intérêt scientifique ?

Oui, et certainement pas un intérêt correspondant au budget nécessaire pour y envoyer quelqu’un. Mais la Lune, elle, est très intéressante scientifiquement. On ne sait pas quelle est son histoire : est-elle la fille, la sœur ou la prisonnière de la Terre ? Possède-t-elle réellement d’énormes ressources d’eau ? Or, ces réponses, ce ne sont pas des astronautes qui fouilleront le sol de la Lune qui nous les apporteront, mais des robots, des satellites. L’homme n’est pas un animal spatial, c’est pénible à dire. L'avenir de l'espace, ce n'est pas l'homme, mais les robots. On a fait une gigantesque station spatiale internationale [ISS], qui n’a servi qu’à battre des records de vélo en apesanteur et, aujourd’hui, on lui trouve comme principal débouché d’accueillir des touristes.

Les budgets nécessaires aux missions lunaires ne pourraient-ils pas plutôt être employés pour la préservation de notre planète ?

La question s’est posée dès que la possibilité s’est révélée, dans les années 1950, d’avoir des lancements spatiaux. La réponse, à Washington, comme au Kremlin, a été la même : rien à faire. Toutefois, dans un certain sens, la mission Apollo 11 a permis de sauver notre planète. Pour la première fois, l’humanité a eu un éclair de génie, éviter une autre guerre mondiale, parce que l’on était quand même parti pour s’envoyer des bombes atomiques ! Aujourd’hui, il pourrait y avoir une guerre entre la Chine et les Etats-Unis. S’ils pouvaient la rejouer dans l’espace…

Faire du tourisme spatial ne relève donc que de la lubie quelques milliardaires mégalomanes ? Elon Musk, le patron de SpaceX, veut établir une colonie sur Mars ; Jeff Bezos, le PDG d’Amazon, est aussi à la tête de Blue Origin, dont le but et de poser un alunisseur sur le pôle Sud de la Lune, où se trouve de l’eau…

La plus grande révolution de l’espace de ces dix-quinze dernières années est effectivement le fait que l’espace s’est largement privatisé. Les propositions de SpaceX et de Blue Origin sont, à mes yeux, toujours aussi irréalistes. Exploiter l’eau de la Lune pour produire de l’hydrogène, qui servirait de carburant pour explorer le système solaire, c’est bien joli, mais avec quelle énergie extraire cette eau ?

Et être le témoin des premiers pas de l’homme sur la Lune a-t-il changé votre vie ?

Oui, dans le sens où j’ai compris que l’histoire de l’espace avait été écrite à l’envers : on avait écrit le dernier chapitre au début. Si on avait rationnellement développé l’astronautique, l’homme ne serait arrivé sur la Lune que dans les années 1990 et là, ce qu’il y avait de plus extraordinaire, on l’avait accompli tout de suite. J’ai compris alors que l’histoire de la conquête spatiale dans ce qu’elle avait de plus spectaculaire était terminée, donc, il allait falloir que je m’occupe d’autres sujets. Et je suis passé à l’économie.

Une dernière question : Thomas Pesquet a confié dans nos colonnes rêver d’aller sur la Lune. Réalisable, selon vous ?

Le problème de l’astronaute est qu’il prépare longuement un événement extraordinaire qui dure très peu de temps, et la vie ordinaire reprend son cours. On ne peut pas s’empêcher de se dire qu’il refait sans cesse le match dans sa tête. La vie de l’astronaute est une école formidable de frustration. Mais je souhaite de tout mon cœur à Thomas Pesquet de refaire un vol spatial, d’aller sur la Lune, d’autant plus que c’est quelqu’un de remarquable. Il n’y aura pas d’astronaute qui mènera la vie de commandement de bord qui prend les commandes de son avion deux fois par semaine. Je pense qu’il n’y aura jamais de banalisation de l’astronautique humaine, comme il y a en une de l’aéronautique humaine.