VIDEO. Conquête de la Lune: «Les agences spatiales vont désormais acheter des services au privé»

INTERVIEW Président d’honneur du festival Big Bang de Saint-Médard-en-Jalles en Gironde, le spationaute Jean-François Clervoy revient pour « 20 Minutes » sur les nombreux projets en cours autour de la Lune

Mickaël Bosredon

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Le spationaute français Jean-François Clervoy. Lancer le diaporama
Le spationaute français Jean-François Clervoy. — PATRICK GELY/SIPA
  • A l'occasion des 50 ans du premier pas de l'Homme sur la Lune, le festival Big Bang de Saint-Médard-en-Jalles sera consacré cette année au satellite de la Terre.
  • Le spationaute Jean-François Clervoy animera une table ronde intitulée « La Lune, l'aventure continue ».
  • Qu'ils viennent des agences spatiales ou du privé, les projets sur et autour de la Lune sont en effet nombreux.

Cinquième Français à être allé dans l’espace, le spationaute Jean-François Clervoy est aujourd’hui président de la société Novespace, qui propose des vols scientifiques et paraboliques à bord d’un Airbus A310 Zero-G. Il sera le président d’honneur du festival Big Bang de Saint-Médard-en-Jalles (du 14 au 18 mai), qui, à l’occasion des 50 ans du premier pas de l’Homme sur la Lune, sera consacré au satellite de la Terre.

 

Cinquante après le premier pas de l’Homme sur la Lune, on reparle à nouveau de projets sur et autour de la Lune. Quelles seront les missions lunaires à venir ?

Il y a d’abord eu il y a quatre ans l’annonce du nouveau directeur de l'Agence spatiale européenne, d’un concept de Moon Village. C’est un concept où chaque agence spatiale partenaire amènerait ce qu’elle peut, quand elle veut, de façon à développer sur la Lune une infrastructure qui ressemblerait à un village, où vous aurez des gens qui viennent faire de la science, d’autres des entraînements en vue d’aller sur Mars, ou de l’exploitation de ressources extraterrestres… Puis les agences spatiales et particulièrement la Nasa se sont mises à réfléchir, il y a environ trois ans, à ce qui pourrait être la suite d’un partenariat international dans la lignée de l'ISS (la station spatiale internationale), et l’idée qui en est sortie est une station spatiale en orbite autour de la Lune. Le premier nom c’était le Deep Space Gateway, « portail de l’espace profond », maintenant on ne l’appelle plus que Gateway, le « portail ». Il a déjà fait l’objet d’accords de principe entre des agences partenaires depuis deux ans, et l’objectif est d’assembler les premiers éléments dans les cinq-six ans qui viennent. Enfin, les Chinois ont fait l’annonce début 2018 de leur intention d’amener un taïkonaute sur la Lune à la fin de la prochaine décennie, et parallèlement ils ont posé récemment un Rover sur la face cachée de la Lune. C’est la première fois qu’on se pose sur la face cachée. Ceci a déclenché une réaction des Etats-Unis, la Maison-Blanche annonçant qu’ils iront sur la Lune avant les Chinois, en 2028, puis finalement en 2024

Est-ce réellement envisageable pour les Américains de retourner sur la Lune en 2024 ?

Ce n’est pas infaisable mais c’est peu probable, parce que si la Nasa a bien avancé sur le développement de son lanceur, le Space Launch System (SLS) – qui sera la Saturn 5 moderne –, si elle a bien avancé également dans le développement d’Orion, la capsule des astronautes qui voyagera dans l’espace, elle n’a pas encore démarré de projet d’atterrisseur lunaire. Or, pour aller sur la surface, il faut un atterrisseur, un LEM. Et en développer un en cinq-six ans cela me paraît très difficile.

Et est-ce que Donald Trump ne pense pas faire appel au privé pour tenir son objectif ?

Oui, il pense qu’il fera appel au secteur privé si la Nasa n’est pas prête, et dans sa tête il pense évidemment à Elon Musk. Musk, rappelons-le, a annoncé qu’il enverrait le milliardaire japonais Yusaku Maesawa avant 2024 pour faire le tour de la Lune, dans son vaisseau Starship à bord duquel il invitera huit artistes internationaux. Et Starship est conçu pour se poser sur ses ailerons. Elon Musk aide donc les Américains à penser que ce sera possible de poser un homme sur la Lune en 2024. Mais ça va être dur.

[Depuis que cette interview a été réalisée, Jeff Bezos, patron d’Amazon, a présenté, jeudi, un autre projet d'alunisseur dénommé Blue Moon, entendant ainsi participer également à cet objectif d’alunir en 2024.]

L’arrivée du privé sur le marché de la conquête spatiale, va-t-elle changer la donne, et notamment réduire les coûts ?

A côté des agences spatiales traditionnelles, des milliardaires ont effectivement créé leurs sociétés privées, SpaceX pour Musk, Blue Origin pour Bezos. Leur objectif est de proposer leurs services de lancement, de ravitaillement, de logistique, pour les aider à retourner sur la Lune rapidement. Cela bouleverse la donne, car les agences spatiales n’auront plus nécessairement à concevoir des vaisseaux, et vont désormais acheter des services. Par exemple, la Nasa va acheter des sièges à SpaceX pour transporter des astronautes vers ISS. Cela réduit les coûts considérablement.

Vous parliez du Gateway, qui est un portail pour aller vers Mars. Est-ce que cette ambition de retourner sur la Lune, c’est surtout pour aller vers Mars, ou a-t-on encore des choses à apprendre de la Lune ?

Les deux. Le Gateway va effectivement permettre de se servir de la Lune pour apprendre à vivre dans un environnement interplanétaire, et donc de se préparer à aller sur Mars. En orbite basse (où est positionnée l’ISS), on est protégé des rayons cosmiques par le champ magnétique terrestre, donc on n’est pas dans le même environnement que ce que les astronautes vivront pour aller vers Mars. L’environnement lunaire va nous permettre de nous habituer à ce qu’on va vivre lors d’un voyage habité vers Mars. Mais il y a aussi encore des choses à apprendre sur la Lune. A l’époque d’Apollo, c’était une course, les Américains l’ont gagnée, mais depuis on s’est arrêté et on n’a pas fini de découvrir ce que la Lune a à nous apprendre, surtout au niveau des pôles, où il y a probablement de l’eau et de la glace, et des endroits où le soleil et la lumière ne sont pas entrés depuis des millions, voire des centaines de millions d’années…

Après la Lune, ce sera donc Mars. L’échéance crédible pour y poser un humain, ce sera quelle date ?

On ira vers Mars dans les années 2030, et on y posera les premiers humains dans les années 2040. C’est très dur de se poser sur Mars, car c’est une planète qui a une gravité plus importante que la Lune, et comme l’atmosphère est trop ténue pour qu’on puisse s’en servir, c’est comme si c’était vide. Il faudra donc des rétrofusées d’une puissance gigantesque pour descendre en douceur, et cela c’est compliqué. Alors, quand Elon Musk annonce qu’il mettra 40 personnes sur Mars en 2024…. Il y croit vraiment, et il connaît très bien son sujet, mais il évacue un peu trop vite toute une série de contraintes.

Jean-François Clervoy animera une table ronde intitulée « La Lune, l'aventure continue » le samedi 18 mai à 17h30 à Saint-Médard-en-Jalles.