Après la momification, la cryogénisation incarne la quête moderne d’immortalité

SCIENCES Après la momification au temps des pharaons d’Egypte, la cryogénisation serait aujourd’hui la nouvelle voie pour tenter d’atteindre l’éternité

Anissa Boumediene

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Les personnes cryogénisées sont plongés dans un bain d'azote liquide à -196 degrés dans de grandes cuves métalliques.
Les personnes cryogénisées sont plongés dans un bain d'azote liquide à -196 degrés dans de grandes cuves métalliques. — DAUGHERTY/EAST VALLEY TRIBUNE/SI
  • Viscéralement effrayé par la mort, l’homme a toujours tenté de la repousser.
  • Au temps des pharaons, la momification permettait d’accompagner le défunt vers sa deuxième vie dans l’au-delà, et dans les religions monothéistes, le paradis céleste est promis aux plus vertueux après leur mort.
  • Aujourd’hui, la quête d’immortalité s’entreprend pour certains fortunés par la cryogénisation, dans l’espoir que la science saura, dans un futur plus ou moins lointain, les ramener à la vie.

Naître. Vivre. Mourir. Ainsi en va-t-il du cycle de la vie. Qu’on la redoute, qu’on l’attende ou que l’on fasse tout pour la retarder, la mort reste inéluctable. Un inéluctable que le genre humain a pourtant toujours tenté d’éviter, en vain. Sauf à être porté par une foi qui assure une vie après la mort ? Sauf à ce que la science ne trouve le moyen d’empêcher la fin de la vie ? Pour les pharaons de l’Egypte antique, la momification et les rituels funéraires permettaient d’accompagner le défunt dans l’au-delà, où une seconde vie l’attendait. Un voyage de l’âme qui devait être bien préparé et qui est à découvrir au fil de l’exposition «  Toutânkhamon » *, qui se tient à la Grande Halle de la Villette, à Paris. Dans les grandes religions monothéistes, c’est le paradis céleste (pour les mieux lotis) qui prolonge la vie une fois la vie terrestre terminée.

Mais pour les autres, qui ne croient pas forcément en un dieu, quel qu’il soit, mais qui ne veulent tout de même pas finir mangés par les vers ou redevenir poussière, qui peut leur promettre l’éternité, à laquelle de nombreuses âmes aspirent ? Et si l’espoir venait de la science ? Si l’évolution des techniques scientifiques et médicales offrait, dans un futur plus ou moins proche, la possibilité de retarder ou prévenir sa mort ? Après la momification au temps de pharaons, et si la cryogénisation incarnait la nouvelle quête d’immortalité du genre humain ?

Antigel et bain d’azote

La science-fiction s’en est déjà emparée depuis belle lurette. D’Alien à La Planète des singes en passant par Avatar, le sommeil cryogénique a étalé ses vertus de conservation du corps dans de nombreux films. Et in real life, c’est pour quand ? Pour l’heure, on dispose déjà de la  cryothérapie – une technique qui accélère la récupération musculaire —, qui a déjà la cote auprès des sportifs, et de la vitrification des gamètes, qui permet de conserver dans le froid sperme, ovocytes et embryons dans le cadre d’une procréation médicale assistée (PMA).

Pour ce qui est du sommeil cryogénique, en revanche, c’est un peu plus compliqué. D’ailleurs, si l’envie vous prend aujourd’hui de vous lancer dans cette quête d’immortalité, sachez que la loi française n’autorise pas la cryogénisation. Il faudra faire plusieurs milliers de kilomètres pour y accéder, car aujourd’hui, le marché mondial de la cryogénie a des allures de reboot de la guerre froide. Trois entreprises la commercialisent à ce jour : Alcor et Cryonics Institute aux Etats-Unis, et KrioRus en Russie, qui conserveraient les corps cryogénisés de quelques centaines d’hommes et de femmes du monde entier.

Mais par quel processus se retrouvent-ils conservés dans le froid pour (potentiellement) des siècles ? D’abord, la procédure doit être réalisée le plus vite possible après le décès du client. Pendant son transport vers le centre de cryogénisation, le corps doit recevoir des soins : circulation sanguine et oxygénation doivent être assurées pour éviter toute dégradation du cerveau. Puis, les corps reposent tête en bas dans de grandes cuves métalliques, plongés dans un bain d’azote liquide à -196 degrés. Une température à laquelle les cellules risquent d’être endommagées par la formation de cristaux de glace, ce qui rendrait toute résurrection impossible. Pour éviter cela, une étape supplémentaire doit être respectée avant le grand bain d’azote : le sang est remplacé par une substance antigel à base de glycérine, puis le corps des clients est progressivement refroidi. On parle d’ailleurs de « clients » car la cryogénisation est avant tout un business qui n’est pas à la portée de toutes les bourses : il faut compter environ 200.000 dollars (176.000 euros) pour faire cryogéniser son corps tout entier, et environ 80.000 dollars (71.000 euros) pour la tête.

Ici, la cryogénie représente un pont entre la médecine d’aujourd’hui et celle de demain. Pas vraiment vivants, ni totalement morts, les clients attendent de renaître le jour où, dans un futur indéterminé, la médecine permettra de les ressusciter. « Au bout du compte, il n’y a pas une infinité de moyens pour conserver un corps : soit on le cryogénise, soit on le vide de son eau et de tout ce qui pourrait pourrir, résume l’égyptologue Marc Gabolde, auteur de l’ouvrage Toutankhamon (éd. Pygmalion). La cryogénisation est une forme moderne de momification ». Mais à ce jour, aucun pharaon n’a envoyé de signe depuis l’au-delà et absolument rien ne permet d’affirmer avec certitude que la science sera un jour en mesure de ranimer ces corps cryogénisés.

« Trouver le moyen de prolonger la vie »

Alors, pourquoi prendre place dans un congélateur alors que cette technique n’a, à ce jour, permis de ramener personne à la vie ? « Momification ou cryogénisation : le désir de transcendance et de survie au-delà de la mort est le même, c’est un sentiment assez permanent dans l’humanité », souligne Marc Gabolde. Car la peur de la mort n’est pas nouvelle. « L’homme a toujours été animé par ce grand désir d’éviter l’inévitable et les textes les plus anciens de l’humanité traduisent cette peur viscérale de la mort, indique Denis Moreau, philosophe des religions et auteur de Mort, où est ta victoire (éd. Bayard). Déjà au XVIIIe siècle av. JC, L’épopée de Gilgamesh raconte la quête d’immortalité d’un roi ».

En déroulant le fil de l’Histoire, « on observe par ailleurs que chaque révolution scientifique apporte ses promesses d’immortalité, auxquelles tout le monde ou presque a envie de croire, souligne Denis Moreau. Descartes, dans la sixième partie de son Discours de la méthode, écrit qu’il est à une époque qui est en train d’inventer la médecine moderne et qu’il en sera bientôt fini de la vieillesse ». Pour le philosophe, « les candidats à la cryogénisation ne sont pas des gens qui croient en une autre vie après la mort, comme celle promise par les religions monothéistes. Pour eux, comme il n’y a rien après la mort, il faut trouver le moyen de prolonger la vie ».

C’est probablement cette pensée qui a traversé l’esprit d’un artiste aux moustaches mondialement célèbres. Salvador Dali a ainsi été l’un des premiers à vouloir se faire cryogéniser. Excentrique et fantasque, il n’en avait pas moins une peur obsessionnelle de la mort, qu’il tentait d’exorciser à travers certaines de ses œuvres. A l’instar de La persistance de la mémoire, ce tableau figurant des montres molles et qui symbolise la mort et le temps qui passe. « Aujourd’hui, le transhumanisme et la cryogénie sont les transcriptions modernes de ce fantasme tenace d’échapper à la mort, analyse Denis Moreau. Cela répond à un désir d’infini et d’immortalité. C’est un sentiment très humain mais très naïf : vivre 100.000 ans doit être insupportable ! »

Pour écouter l'épisode de notre podcast Sixième Science « Momies et pyramides, les symboles de l'éternité égyptienne», ça se passe ci-dessous:

 

* Exposition « Toutânkhamon, Le Trésor du Pharaon », à la Grande Halle de la Villette à Paris, du 23 mars au 15 septembre 2019, à partir de 17 euros.