Les poissons sont-ils en train de se masculiniser à cause du réchauffement climatique?

ETUDE Le stress masculinise les poissons, constate un article scientifique publié mardi dans «Trends in Ecology and Evolution». Or, une température élevée de l’eau et une plus forte acidité sont des facteurs de tension

Fabrice Pouliquen

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Le stress influe sur la détermination du sex des poissons, indique un article scientifique publié dans Trends in Ecology and Evolution. Les facteurs environnementaux, comme la hausse des températures ou l'acidité de l'eau, sont des facteurs de stress.
Le stress influe sur la détermination du sex des poissons, indique un article scientifique publié dans Trends in Ecology and Evolution. Les facteurs environnementaux, comme la hausse des températures ou l'acidité de l'eau, sont des facteurs de stress. — Boris HORVAT / AFP
  • Des études scientifiques s'intéressent à l'impact du stress sur la détermination du sexe des animaux. 
  • Les facteurs considérés comme stressants tendent à la masculinisation des poissons. Les températures élevées de l'eau et son acidité sont dans le viseur.
  • Une étude à long terme est menée dans l'Hérault pour mieux comprendre ce phénomène.

Le réchauffement climatique influerait-il sur le sexe des poissons ? De manière indirecte, oui, indiquent des scientifiques dans un article publié mardi dans la revue Trends in Ecology and Evolution. L’article dresse un bilan des études scientifiques concernant l’impact du stress sur la détermination du sexe, en comparant différentes espèces de vertébrés : mammifères, oiseaux, reptiles et poissons.

Plus que la température, c’est le stress qui est ici en cause, précise l'Ifremer (Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer)., qui commente la publication. Les études prises en compte dans l’article se sont ainsi surtout intéressées au suivi d’une hormone produite par les animaux en cas de stress. Le  cortisol pour la majorité des poissons et mammifères, et de la corticostérone pour les reptiles et les oiseaux.

Les poissons particulièrement sensibles ?

« Le stress affecte la détermination du sexe chez de nombreux animaux, y compris chez l’homme, mais nous nous sommes récemment aperçus que chez les poissons, tous les facteurs environnementaux pouvant être perçus comme stressant, comme la forte température, la densité ou l’acidité de l’eau, conduisent à la masculinisation des individus », précise Benjamin Geffroy, chercheur en physiologie-écologie au laboratoire Ifremer de Palavas-les-Flots (Hérault), interrogé par Le Parisien.

Le phénomène intéresse de près la pisciculture, notamment dans les élevages de bars , confrontés à un paradoxe. La température de l’eau dans les bassins y est plutôt élevée, les producteurs préférant éviter l’eau froide, qui ralentit la croissance des larves. Mais ce facteur de stress pourrait expliquer que les femelles soient minoritaires dans les bassins, alors qu’elles sont recherchées des producteurs, car présentant de bien meilleurs taux de croissance que les mâles.

Une expérience en cours à Palavas-les-Flots

Ifremer mène actuellement une expérience sur les bars, pour tenter de réduire le stress de ces poissons élevés dans des milieux confinés. C’est le projet 3S (Seabas, sex and stress), lancé en mars depuis sa station de Palavas-les-Flots. Trois conditions sont testées dans trois lots de bacs contenant des bars à l’état larvaire. Le premier bac est soumis à une lumière bleue plus apaisante pour les poissons, précise l’Ifremer. Dans le deuxième, la nourriture est enrichie en triptophane, précurseur de la sérotonine, l’hormone du bonheur. Dans le dernier, la densité des larves est amoindrie. Pour chacun de ces bacs, les scientifiques de l’Ifremer effectuent régulièrement des prélèvements en mesurant le taux de cortisol, notamment dans les écailles et l’eau.

L’expérimentation doit s’étendre sur une année. Les poissons étudiés, qui mesurent actuellement 1 cm, auront alors grandi d’une vingtaine de centimètres et leur sexe sera déterminé. L’Ifremer pourra alors déterminer si ces réductions de stress ont eu des conséquences sur le sexe des poissons.

Et les poissons sauvages ?

Il reste à savoir si le changement climatique, qui peut conduire à une élévation de la température globale des eaux et à leur acidification, conduit aussi à une masculinisation des populations de poissons sauvage. Ce qui peut laisser craindre alors leur extinction. Dans Le Parisien, Benjamin Geffroy cite l’exemple de l’ ombre commun dans le lac de Thoune en Suisse, une population étudiée à la loupe pendant 70 ans. « Ce suivi a permis de mettre en évidence une masculinisation croissante des populations en lien directe avec la hausse des températures, explique le scientifique.