Strasbourg: Contre les contrefaçons ou pour l'archivage, de grosses molécules capables de stocker des données

INNOVATION Pionnier dans son domaine, un chercheur strasbourgeois et son équipe travaillent sur un stockage d’information sur des macromolécules de synthèse, une nouveauté aux intérêts divers

Bruno Poussard

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Un jour, les produits commercialisés pourront être différenciés de contrefaçons grâce à des grosses molécules dotées d'un code imaginées à Strasbourg. Illustration
Un jour, les produits commercialisés pourront être différenciés de contrefaçons grâce à des grosses molécules dotées d'un code imaginées à Strasbourg. Illustration — G. Varela / 20 Minutes
  • A Strasbourg, l'institut Charles Sadron est en partie classé en Zone à régime restrictif, visant à protéger le potentiel scientifique et technique de la nation.
  • Dans son bâtiment du campus de Cronenbourg, environ 200 chercheurs s'intéressent ici aux polymères, des molécules synthétiques aux multiples fins.
  • Parmi eux, Jean-François Lutz et son équipe de chimie macromoléculaire de précision cherchent à stocker des informations dans ces polymères.
  • Leur technologie a des atouts pour servir à la lutte anti-contrefaçon.

A l’institut Charles Sadron de Strasbourg (Bas-Rhin), il faut montrer patte blanche. Décliner son identité, signer, récupérer un badge et se faire accompagner. En tant que visiteur, pas moyen d’y échapper pour rentrer dans ce bâtiment moderne dédié à la recherche sur le campus de Cronenbourg. C’est qu’une partie est classée en Zone à régime restrictif, visant à protéger le potentiel scientifique et technique.

Non pas que les travaux des 200 chercheurs soient secret-défense, mais pour éviter de potentiels risques d’espionnage industriel. « Il n’y a jamais eu de cas ici mais ailleurs en France, si », explique Jean-François Lutz, 47 ans. Chimiste de formation, ce Parisien d’origine passé les Etats-Unis et l’Allemagne est désormais à la tête de l’équipe de chimie macromoléculaire de précision, une technologie dont il est un des pionniers.

Des données stockées à l’échelle moléculaire, une première

L’institut Charles Sadron est spécialisé dans les polymères (de grosses molécules) synthétiques, utilisées à de multiples fins. Ces macromolécules les plus connues sont celles constituant des sacs plastiques. « Les polymères ont mauvaise presse à cause de la pollution plastique mais on en retrouve partout, contextualise Jean-François Lutz. Ils peuvent sauver des vies dans le domaine de la santé, filtrer l’eau… »

Un polymère est une grosse molécule appelée macromolécule. Illustration
Un polymère est une grosse molécule appelée macromolécule. Illustration - Zeeshan0908leizel / Pixabay / Creative commons.

Là où certains utilisent aussi leurs propriétés optiques (dans des LED par exemple), le chercheur médaillé d'argent du CNRS s’intéresse au stockage d’information dans celles-ci. Ce qui avait été pensé mais jamais réalisé avant les années 2010. Sur le modèle de l’ADN d’un être humain (formé par une séquence de protéines), l’équipe strasbourgeoise stocke des données en composant un code avec des molécules au sein d’un polymère.

Des applications contre les contrefaçons ou pour l’archivage

Et l’intérêt, vous dites-vous probablement ? Conserver durablement des données à l’avenir, déjà. Comme une macromolécule est plus petite et à la durée de vie plus longue que les nanotechnologies, archiver des informations à cette échelle permettrait un gain de taille et d’énergie (plus besoin de serveurs). Si l’encodage et le décodage sont encore longs, le patrimoine pourrait être archivé par ce biais dans le futur.

Le chercheur Jean-François dans un laboratoire de l'institut Charles Sadron à Strasbourg.
Le chercheur Jean-François dans un laboratoire de l'institut Charles Sadron à Strasbourg. - B. Poussard / 20 Minutes.

A plus court terme, cette innovation devrait servir à la lutte contre la contrefaçon, d’ici un an ou deux. Pour des marques de luxe dans le commerce, ou des prothèses en médecine, notamment. « Si on peut mettre un code sur un polymère, on peut l’intégrer dans n’importe quel matériau », résume Jean-François Lutz. De la même manière, ces polymères pourraient aider à tracer des pollutions si les hydrocarbures en sont dotés.

Si son équipe publie souvent, le chercheur ne peut pas tout raconter des travaux de son équipe de physico-chimistes. Des travaux avancés à Strasbourg depuis six ans, il confie ainsi n’avoir présenté que « 10 à 15 % » à 20 Minutes. « Et 0,1 % de ce à quoi on réfléchit ». Dans le monde, il est loin d’être le seul à s’y intéresser. Les perspectives de ces macromolécules de synthèse chargées d’information sont grandes.