VIDEO. Marseille: «Mon directeur de thèse m'a présentée en disant: "C'est une fille mais elle est intelligente"»

INTERVIEW Lauréate de la bourse L'Oréal-Unesco en faveur des femmes dans la science, la chercheuse marseillaise Sophie d'Ambrosio espère ouvrir la voie à d'autres femmes, dans un milieu très masculin...

Propos recueillis par Mathilde Ceilles

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Sophie d'Ambrosio, boursière L'Oréal-Unesco pour les femmes et la science
Sophie d'Ambrosio, boursière L'Oréal-Unesco pour les femmes et la science — L'Oréal-Unesco
  • Sophie d'Ambrosio est le lauréate de la bourse L'Oréal-Unesco en faveur des femmes dans la science.
  • Elle espère ouvrir la voie à d'autres femmes dans un milieu très masculin.

Voilà vingt ans que le programme L'Oréal-Unesco Pour Les Femmes et la Science  récompense des chercheuses. Plus de 3.100 femmes scientifiques ont été mises en lumière par ce biais depuis 1998. Et pourtant, seuls 28 % des chercheurs sont des femmes, selon un rapport de l'Unesco  sur la science vers 2030 publié en 2015.

Sophie d’Ambrosio, une chercheuse marseillaise de 32 ans lauréate de cette bourse, dénonce la misogynie de ce milieu, et souhaite briser, par ses prises de position, le plafond de verre que rencontrent les femmes dans la recherche scientifique.

Que représente pour vous une telle bourse ?

C’est déjà pour moi une source de visibilité extrêmement importante. Or, en recherche, être connu permet d’aller plus loin. Mais ce qui m’a attiré dans le principe de cette source, c’est l’aspect politique. Derrière cette bourse, il y a un combat : celui de la place des femmes dans la science, dont on devient les ambassadrices, et même des femmes en général.

Avez-vous ressenti une différence de traitement en tant que femme chercheuse ?

Durant ma scolarité, non. J’ai passé un bac S à Marseille, et j’ai fait toutes mes études à l’université d’Aix-Marseille, en physique des matériaux. Et je mentirais si je disais avoir senti un biais. Après, en revanche, franchement, je l’ai ressenti. Au début je ne voulais pas me l’avouer, je disais que c’était dans ma tête. Mais je l’ai vécu dès la thèse, donc dès mon arrivée dans le monde du travail, quand on est dans les laboratoires.

Comment cela s’est-il traduit concrètement ?

La différence a été beaucoup plus violente. Après deux années en tant que postdoctorante au Japon et en Italie​, j’ai travaillé à l’unité mixte de physique au CNRS, à côté de Paris. J’étais entouré d’hommes. Il y a vraiment très peu de femmes, surtout dans mon domaine, celui des sciences dures. Or, ça biaise les comportements. Par exemple, mon directeur de thèse était un professeur russe de l’ancienne époque, très brillant. Quand je suis arrivée au laboratoire, pour me présenter, la première chose qu’il a dite, c’est : « c’est une fille, mais elle est intelligente ». Il m’aimait beaucoup, ce n’était pas malveillant, mais il l’a dit.

Idem, lors de la venue d’un comité scientifique national, mon directeur de thèse m’a désigné responsable du café et des gâteaux ! J’étais tellement étonnée que je n’ai pas réagi. J’ai distribué le café, les gâteaux, et fait en plus une présentation scientifique. Il avait l’air impressionné !

Comment expliquez-vous que les femmes restent minoritaires dans le monde de la recherche ?

Je pense qu’il y a un biais culturel. On offre plus naturellement aux jeunes filles des poupées et aux garçons des jeux de mécano ou des Lego. A l’adolescence, les filles reçoivent des trousses de maquillage et les garçons des jeux vidéo. En conséquence, les filles vont se raconter des histoires, développer une habilité narrative qui fait que dans le futur, statistiquement, une grande partie s’oriente vers les lettres. Les garçons, en revanche, sont plus naturellement enclins à faire de l’informatique et de l’ingénierie, en raison de ce biais culturel. C’est d’autant plus vrai dans mon domaine des sciences dures.

Il y a un autre facteur. Entre 30 et 40 ans, les femmes ont envie d’avoir des enfants, biologiquement, c’est le moment. Après, elles ne peuvent plus, contrairement aux hommes. Or, pour une femme, et notamment dans la recherche, cette période est un passage clé dans la construction de sa carrière. Quand elle tombe enceinte, sur le CV, c’est comme si elle avait eu une longue maladie. Elle ne va pas être présente pendant un certain temps. Or, la valeur scientifique d’un chercheur se fait à travers les publications scientifiques. Pour un article dans une publication scientifique, il faut des résultats sur une recherche. En n’étant pas au laboratoire, pas de recherche, pas de résultat et pas d’article. Aussi, elle perd en compétitivité, par rapport par exemple à son collègue masculin, qui écrira un article de plus qu’elle, en son absence.

Quel message voudriez-vous adresser aux jeunes filles qui souhaitent s’engager dans une voie similaire à la vôtre ?

Il faut croire en ses rêves, si on est passionné. Il ne faut pas hésiter. D’autres femmes comme moi, et comme d’autres avant moi, se font leur porte-parole, pour ouvrir la voie. On n’est pas seules, on se bat pour élargir un peu plus la voie des chercheuses.

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