Archéologie : Mais comment les hommes ont fait pour arriver aux Philippines il y a 700.000 ans?

ARCHEOLOGIE Une soixantaine d’outils ont été découverts autour d’un squelette de rhinocéros sur le site archéologique de Kalinga, aux Philippines. Le tout daté d’il y a 709.000 ans. Mais comment des hommes ont-ils pu échouer sur l’archipel à cette époque ?….

Fabrice Pouliquen

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Une équipe de préhistoriens viennent de mettre à jour des traces d'activités humaines vieilles de 709.000 ans sur l'île de Luzon, la principale de l'archipel des Philippines.
Une équipe de préhistoriens viennent de mettre à jour des traces d'activités humaines vieilles de 709.000 ans sur l'île de Luzon, la principale de l'archipel des Philippines. — © MNHN, Thomas INGICCO, Mission archéologique MARCHE (MEAE)
  • Une équipe de préhistoriens publie ce mercredi soir dans la revue scientifique Nature leurs dernières découvertes sur le site archéologique de Kalinga aux Philippines.
  • Ils y ont trouvé une soixantaine d’outils autour d’un squelette de rhinocéros lui-même portant des traces d’activités humaines. L’ensemble est daté de 709.000 ans quand jusque-là, la plus ancienne trace de l’homme sur l’archipel remontait à il y a 67.000 ans.
  • De quoi réviser nos connaissances sur l’histoire du peuplement de l’Asie du Sud-est insulaire. Avec une question en filigrane : comment des hommes ont-ils fait pour arriver sur l’île à cette époque ?

Le site archéologique de Kalinga, sur l ’île de Luzon, la plus grande et la plus peuplée de l’archipel des Philippines, n’en finit plus de parler. Voilà quatre ans qu’une équipe internationale de préhistoriens, menée par le paléoanthropologue français Thomas Ingicco, maître de conférences au Museum national d’Histoire naturelle, fouille l’endroit.

Ils ont déjà mis à jour les restes d’une faune diverse : varan, tortue boîte, cerf des Philippines, Stegodon – un cousin de l’éléphant-, ou le rhinocéros philippinensis, une espèce de rhinocéros éteinte aux Philippines depuis au moins 100.000 ans.

Des outils et une carcasse de rhinocéros travaillé par des Hominines

Cette fois-ci, leur découverte leur ouvre les colonnes de la revue scientifique Nature où l’équipe publie un article ce mercredi. Autour du squelette presque complet du rhinocéros philippinensis, les préhistoriens sont en effet tombés sur une soixantaine d’outils préhistoriques. « Des pierres taillées, indique à 20 Minutes Thomas Ingicco. De très petits éclats de pierres pour être précis mais suffisants pour permettre très probablement de dépecer le rhinocéros. »

Une intuition confirmée par l’étude approfondie de la carcasse. Elle présente plusieurs traces de découpes sur les côtes et les extrémités des membres ainsi que des points de percussion sur les os et un membre antérieur. Plus de doute alors, ce rhinocéros philippinensis a bien été découpé et consommé par des hommes.

Une première colonisation des Philippines repoussée de dix fois

Or, Thomas Ingicco et son équipe en sont sûrs : ce rhinocéros a vécu il y a 709.000 ans avec une marge d’erreur de 60.000 ans seulement. « La carcasse du rhinocéros comme le reste de faune que nous avons trouvé à Kalinga ont été retrouvés entre 1,20 mètre et 1,70 mètre de profondeur, explique le paléoanthropologue. Les sédiments sont bien en places, nous avons pu dater précisément les couches au-dessus et en-dessous des restes du rhinocéros découverts via différentes méthodes psycho-chimiques. Nous avons pu faire de même avec le squelette du rhinocéros et nous obtenons une datation cohérente. Les traces d’activités humaines ne peuvent être que de la même époque. »

Cette nouvelle découverte soulève plus de questions qu’elle n’apporte de réponses. Elle laisse à penser que la première colonisation des Philippines par l’homme est 10 fois plus ancienne qu'estimée. « En 2010, nous avions trouvé un os de pied dans la grotte de Callao, toujours sur l’île de Luzon, et daté de 67.000 ans, détaille Thomas Ingicco. Il s’agirait du représentant d’une espèce naine qui rappelle en bien des aspects l’homme de Florès, un homme préhistorique d’à peine un mètre de haut et dont on a trouvé des traces vieilles de 700.000 ans sur l’ île de Florès en Indonésie. »

Déjà un archipel il y a 709.000 ans

Cet homme de Callao descend-il des Hominines qui ont dépecé il y a 709.000 ans la carcasse d’un rhinocéros philippinensis ou s’agit-il d’une autre souche de population ayant colonisé les Philippines entre 709.000 ans et 67.000 ans ? « C’est l’une des questions à laquelle nous devons répondre désormais, répond le paléoanthropologue. Il est clair qu’entre les deux dates, il y a un vide archéologique à combler. »

Une autre question de taille est de savoir d’où viennent ces Hominines qui ont dépecé le rhinocéros il y a 709.000 ans et, surtout, comment ont-ils fait pour arriver sur cette île. « On sait qu’à cette époque, l’homo erectus était présent en Asie du Sud-Est jusqu’en Chine », reprend Thomas Ingicco. Serait-ce alors ce même homo erectus qui aurait colonisé les Philippines ? Peut-être. « Mais, en un million d’années, la configuration générale des Philippines n’a pas beaucoup évolué, reprend Thomas Ingicco. Il s’agissait déjà d’un archipel. Les lignes de côte n’étaient sans doute pas les mêmes, le niveau de la mer étant alors plus bas que ce qu’on connaît aujourd’hui. Mais quoi qu’il en soit, il y avait plusieurs dizaines de kilomètres de mer séparant le continent de l’île la plus proche des Philippines. »

Comment l’homo erectus s’est retrouvé là ?

Pour certains animaux, ce bras de mer n’est sans doute pas un obstacle insurmontable. « Nous pouvons très bien imaginer que des tortues ou des varans, dont nous avons trouvé des restes sur le site de Kalinga aient pu dériver sur un tronc d’arbre et échoué "par chance" sur l’île de Luzon, explique Thomas Ingicco. De la même façon, la découverte de rhinocéros ou d’éléphants n’est pas si surprenante quand on sait la capacité des herbivores à nager sur de longues distances. »

En revanche, l’homo erectus, en bon carnivore, n’avait pas ces prédispositions et ne maîtrisait très certainement pas la navigation… « Nous en sommes encore qu’au stade de l’hypothèse, mais il est possible que cette colonisation des Philippines il y a 709.000 ans s’est faite accidentellement par le biais de langues de terre arrachées à la côte à la suite d’un tsunami ou d’un typhon, avance Thomas Ingicco. Le phénomène est rare mais documenté. »

En attendant de percer ce mystère, les fouilles* se poursuivent sur le site archéologique de Kalinga à raison d’un mois par an. « On y retourne en juin, précise le maître de conférences au Museum national d’Histoire naturelle.

*Ces fouilles archéologiques sont principalement financées par le Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, le National Geographic, le LabEX BCDiv et la Société des Amis du Musée de l’Homme.

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