Génétique: «Une intolérance de l'homme du futur à l'alcool n'est pas envisageable à l’échelle d'une espèce entière»

INTERVIEW Morgane Gibert, anthropologue biologiste, revient sur une étude qui émet l’hypothèse que l’Homme, à l’avenir, pourrait devenir plus intolérant à l’alcool à cause d’une variation génétique…

Propos recueillis par Anne-Laëtitia Béraud

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Illustration d'un homme tenant à la main un verre d'alcool
Illustration d'un homme tenant à la main un verre d'alcool — ISOPIX/SIPA

L’Homme du futur pourrait-il subir une plus grande intolérance à l’alcool ? C’est l’une des questions posées dans une étude publiée en février dans la revue Nature Ecology & Evolution. Celle-ci, menée par une équipe de chercheurs de l’université de Pennsylvanie (États-Unis) et basée sur l’analyse du génome de 2.500 personnes issues de 26 populations du monde, émet l’hypothèse qu’ une enzyme utile dans l’assimilation de l’alcool pourrait être modifiée par l’évolution. Et que cette variation génétique pourrait rendre l’Homme, dans le futur, plus intolérant à la boisson. Morgane Gibert, anthropologue biologiste au laboratoire AMIS et chargée de mission scientifique au CNRS Midi-Pyrénées, revient sur ces hypothèses…

Une récente étude revient sur l’intolérance à l’alcool de certaines populations du monde et émet l’hypothèse que cette intolérance pourrait progresser à l’avenir. Qu’est-ce que cela veut dire ?

Tout d’abord, rappelons une généralité. Pour un individu, la probabilité de posséder une ou des variations génétiques (dites allèles) associées à une intolérance à l’alcool est dépendante de la population d’origine et de l’histoire de cette population. Il est connu qu’il y a plus d’intolérants à l’alcool en Asie qu’ailleurs dans le monde. Cela s’explique par le fait que la fréquence des allèles associés à une moins bonne tolérance à l’alcool y est supérieure. Cependant, ces allèles ne sont pas uniformément distribués au sein des populations asiatiques, et ils sont présents en Europe et Afrique à des fréquences moindres.

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L’hypothèse selon laquelle l’Homme du futur deviendrait génétiquement intolérant à l’alcool est-elle valable ou non ?

Cette hypothèse extrême voudrait dire que les allèles de gènes associés à l’intolérance à l’éthanol seraient présents dans l’ensemble des populations humaines ET que ceux-ci s’imposeraient au sein de la population. Si à l’échelle d’une population réduite, cela est envisageable, cela ne l’est pas à l’échelle d’une espèce entière. De plus, la génétique de la tolérance à l’alcool s’avère plus complexe que quelques allèles. Depuis plus de dix ans, les études révèlent que les gènes associés à la tolérance à l’éthanol sont multiples, interagissent probablement avec d’autres gènes, sans oublier les facteurs sociaux et environnementaux.

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L’évolution des mutations génétiques serait-elle liée à l’environnement et le contexte culturel dans lequel évolue l’Homme ?

Les mutations évoluent dans le temps et dans l’espace en termes de fréquences, au gré de facteurs évolutifs. Les principaux facteurs sont la dérive génétique associée à la taille de la population, les migrations, la sélection naturelle et/ou culturelle. Quant à la consommation d’alcool, elle est soumise à l’influence du contexte social et environnemental. Car, si le fait d’être intolérant à l’alcool tend à vous dissuader d’en consommer, la pression sociale peut avoir un effet inverse. De même, être tolérant à l’alcool ne signifie pas forcément que vous allez en consommer…

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L’étude de l’évolution des mutations génétiques peut-elle avoir des implications médicales ?

Depuis plusieurs décennies, les scientifiques identifient des gènes impliqués dans l’expression de  traits phénotypiques qui ont des implications médicales. Ce sont par exemple, la résistance à des maladies comme le paludisme ou encore ’intolérance à l’alcool ou au lait. Le travail de certains scientifiques consiste à comparer le génome complet d’individus issus de populations ayant eu une évolution différente afin d’identifier des régions du génome où les différences observées ne peuvent s’expliquer sans l’action de la sélection naturelle et/ou culturelle.

En considérant, conjointement à d’autres connaissances comme la fonctionnalité des génomes, les différents environnements socioécologiques auxquels l’humain a été soumis par le passé, des scientifiques émettent des hypothèses sur les facteurs à l’origine de sélections naturelles. La génomique évolutive représente un outil intéressant pour comprendre les processus d’adaptation de l’humain face aux maladies par exemple.