Simulation de vie sur Mars: «Le plus extraordinaire, c’est de reparler à des gens»

INTERVIEW Le Français Cyprien Versieux et cinq autres volontaires viennent de passer 365 jours enfermés dans un dôme de 11m de diamètre...

Propos recueillis par Mathias Cena

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Les six volontaires se sont isolés pendant un an à Hawaii afin de récolter des informations utiles pour envoyer des astronautes sur Mars. Lancer le diaporama
Les six volontaires se sont isolés pendant un an à Hawaii afin de récolter des informations utiles pour envoyer des astronautes sur Mars. — NEIL SCHEIBELHUT / UNIVERSITY OF HAWAII AT MANOA

Ils ont retrouvé la vie à l’air libre après un an en confinement. Les six volontaires qui ont vécu sous un dôme de 11m de diamètre pour se mettre dans les conditions d’une mission habitée sur Mars sont ressortis dimanche matin (dimanche soir, heure française) de cette longue expérience menée à Hawaï pour le compte de la Nasa. Parmi eux, se trouvait le Français Cyprien Verseux, diplômé de l’école Sup’Biotech. Joint par téléphone par 20 Minutes, il revient sur cette expérience coupée du monde, où le seul moyen de contact avec l’extérieur était des e-mails avec un délai de 20 minutes à l’envoi et à la réception, pour reproduire les difficultés de communication à travers l’espace.

Vous êtes sorti il y a un peu plus de vingt-quatre heures, comment s’est passé votre premier contact avec l’extérieur ?

Juste après la sortie, on avait un buffet devant la porte : on a retrouvé un peu de nourriture fraîche, puis on est allés à une réception avec une piscine, où pour la première fois depuis un an on a pu retrouver la sensation d’être dans l’eau. Il y a aussi beaucoup de débriefings scientifiques : ça nous occupe 10 heures par jour pendant toute la semaine. Mais le plus extraordinaire, c’est de parler à des gens qui ne sont pas mes coéquipiers. J’apprécie aussi le fait d’être à l’air libre, de voir les paysages sans visière, de sentir le vent, c’est intense !

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Vous étiez isolés du monde extérieur mais paradoxalement dans la promiscuité avec vos cinq coéquipiers. Qu’est-ce qui était le plus difficile ?

On avait très peu d’isolation sonore, et je pouvais en permanence savoir ce que les autres faisaient et où ils étaient. On ne se sentait jamais vraiment seuls, même dans nos compartiments individuels de la taille d’un placard. Pour moi c’était le plus dur car je n’ai pas l’habitude d’être toujours entouré, j’aime bien me retrouver seul pour réfléchir, me reposer. Je n’ai jamais été aussi entouré que pendant cette année en isolement (rires).

Cyprien Verseux (à dr.) et les cinq autres volontaires qui ont participé à une simulation de vie sur Mars sortent du dôme où ils étaient confinés, le 29 août 2016.
Cyprien Verseux (à dr.) et les cinq autres volontaires qui ont participé à une simulation de vie sur Mars sortent du dôme où ils étaient confinés, le 29 août 2016. - HO / UNIVERSITY OF HAWAII / AFP

 

Avez-vous ressenti les effets du « troisième quart », cette période à la moitié d’un long séjour en confinement où les tensions ont tendance à monter entre les gens ?

Ca a commencé un peu avant. Il y a eu des tensions, qui sont devenues plus intenses pendant cette période-là. C’est quelque chose qu’il faut vraiment surveiller pour un voyage sur Mars. Et puis vers la fin, on savait qu’on n’avait plus que quelques mois ensemble donc on a fait un effort. Les dynamiques du groupe se sont formées très tôt, et les personnes qui passaient du temps ensemble étaient à peu près les mêmes au début et à la fin, même s’il y a eu parfois des tensions passagères. Il y a eu des moments plus difficiles que d’autres mais ça ne m’a jamais traversé l’esprit d’abandonner !

« Jouer du ukulélé m’a vraiment aidé quand je sentais le stress monter »

 

Comment arriviez-vous à échapper à une certaine monotonie à l’intérieur ?

On avait énormément à faire, donc on ne s’ennuyait pas. Mais le soir, on se disait qu’on aimerait bien voir autre chose que le dôme. On avait de la réalité virtuelle, des masques qui nous donnaient l’impression d’être sur la plage ou dans la forêt, ça aidait un petit peu. Je n’ai pas lu tant de livres que ça, à cause du manque de temps et parce que j’avais amené une liseuse électronique en me disant que ça prenait moins de place, mais ce n’est pas du tout la même chose que de lire un livre physique. J’ai aussi joué du ukulélé jusqu’à la fin, ça m’a vraiment beaucoup aidé, quand je sentais le stress monter par exemple. Mais j’ai dû arrêter les langues [il envisageait d’étudier le russe] parce qu’on n’avait pas assez de temps.

 

Vous étiez aussi bien occupé par vos expériences, notamment sur les cyanobactéries utilisées pour produire des ressources ?

Les résultats sont très encourageants, j’ai hâte d’être dans un laboratoire bien équipé pour continuer à travailler dessus. Ces bactéries, nourries à partir de ce qu’on trouve sur Mars, peuvent servir à faire de la nourriture, de l’oxygène, des biocarburants, mais aussi nourrir des plantes et des microbes, pour créer un écosystème miniature qui produit tout ce dont on a besoin pour survivre. Comme ça au lieu d’amener des tonnes de ressources, les astronautes emmènent juste des tubes très légers, des graines, et utilisent ce qu’il y a sur Mars pour faire des systèmes de production qui sont presque indépendants de la Terre.

Que faisiez-vous lors de vos sorties sur le volcan, équipés de scaphandres ?

On avait différentes missions de recherche : par exemple retracer l’histoire géologique d’une formation, dater un cratère, etc. On avait aussi des sorties dans des tunnels de lave, qui peuvent faire plusieurs kilomètres de long avec des couleurs et des formes incroyables, qu’on explorait à l’aide de lampes de poche pour les cartographier, c’était génial. Mais les mouvements sont limités, on ne voit pas très bien à cause de la visière et il fait très chaud : ça fait du bien maintenant de marcher aux mêmes endroits sans tout l’équipement.

« On utilisait des sacs à dos remplis de miel pour faire des pompes et des tractions »

 

En dehors de ces sorties, vous trouviez le moyen de faire du sport dans un si petit espace ?

On avait un tapis de course qu’on pouvait utiliser quand il y avait du soleil car il marchait à l’énergie solaire, un vélo stationnaire, une barre de traction, des bandes de résistance et on utilisait aussi des sacs à dos remplis de miel pour faire des pompes et des tractions. Et si vraiment on ne pouvait rien faire d’autre on prenait un gros sac à dos rempli de poids et on montait et descendait les escaliers : on trouvait les moyens de se dépenser.

Avez-vous pu suivre l’actualité ?

On recevait quelques nouvelles par email mais c’était très vraiment très limité. On a parlé des attentats à Paris, des manifestations contre la loi Travail, mais c’est à peu près tout ce que je sais sur la France. Je ne suis donc pas du tout au courant des nouveaux phénomènes internet, musique, nouvelles tendances… Je n’ai pas encore eu le temps de surfer sur internet mais je vais découvrir tout ça quand je rentre. J’ai plutôt hâte car je crois qu’on m’a déjà annoncé le pire (rires).

Quel est votre programme de réadaptation ?

Ça va se faire progressivement. Là on est encore dans un ranch, isolés, on a des débriefings avec les chercheurs, on n’est pas encore vraiment relâchés dans la nature. La semaine prochaine on va prendre quelques jours de vacances à Honolulu, randonner, plonger, profiter de la mer, j’adore nager et ça m’a vraiment manqué. Puis en septembre je retourne à Paris pour deux semaines avant de reprendre mes recherches.