Nobel de chimie: Ils ont découvert comment «aider les cellules cancéreuses à se suicider»

INTERVIEW Le chercheur Terence Strick explique l’importance des travaux sur l’ADN récompensés ce mercredi par le comité Nobel…

Propos recueillis par Nicolas Bégasse
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Montage: Paul Modrich, Tomas Lindahl et Aziz Sancar, Nobel de chimie 2015.
Montage: Paul Modrich, Tomas Lindahl et Aziz Sancar, Nobel de chimie 2015. — HHMI/SIPANY/Alastair Grant/APSIPA

Contre le cancer et au-delà. Le prix Nobel de chimie a été décerné ce mercredi à un Suédois, un Américain et un Turco-Américain dont les travaux sur la réparation d’un ADN dégradé servent à la recherche contre le cancer. Tomas Lindahl, Paul Modrich et Aziz Sancar « ont fourni une connaissance fondamentale de la manière dont une cellule vivante fonctionne », a expliqué le jury du Nobel. Pour mieux comprendre ces découvertes et leur portée, 20 Minutes a demandé son éclairage à Terence Strick, directeur de recherche au CNRS et spécialiste du sujet.

En quoi consiste l’apport des trois lauréats ?

Lindahl a découvert que l’ADN se dégrade chimiquement tout seul. Il a montré qu’il se dégrade vite, et que cette vitesse n’est pas compatible avec les temps très longs nécessaires à l’évolution de la vie sur Terre. Et donc qu’il y avait forcément un mécanisme permettant à cet ADN d’être réparé. Modrich a identifié l’une des protéines clés dans une des voies de réparation, et Sancar en a identifié une autre.

Il y a donc plusieurs façons de réparer l’ADN ?

Oui, car il y a plusieurs types de dégâts : ceux dus à l’interaction avec l’environnement -exposition aux rayonnements UV, à certains produits contenus dans la fumée de cigarette, etc.-, mais aussi ceux produits quand la cellule se divise : l’ADN recopié avant la division cellulaire et afin que chaque cellule fille ait son propre ADN : comme il est très difficile de garantir une copie absolument parfaite, le plus souvent des erreurs de recopiage apparaissent dans l’ADN. Et pour chaque type de dégât, il y a un mécanisme de réparation.

Qu’arrive-t-il si l’ADN n’est pas réparé ?

Un ADN endommagé doit être réparé. S’il y a trop de dégâts, la cellule est censée se suicider, mais parfois elle ne le fait pas et il y a alors un risque qu’elle devienne cancéreuse.

Comprendre ce mécanisme de réparation est donc utile contre le cancer ?

Si un cancer apparaît, on peut le soigner par une chimiothérapie dont certaines endommagent l’ADN des cellules du patient. Cela provoque tellement de mutations que les cellules mutantes qui ne s’étaient pas encore suicidées ne peuvent plus survivre. Or, il se trouve que des patients ne sont pas guéris par ces chimiothérapies. On soupçonne que chez eux, le système de réparation a détricoté le travail du clinicien en permettant de réparer les dégâts causés par la chimiothérapie.

Y a-t-il d’autres applications ?

Oui, il y a par exemple des pathogènes qui, quand on veut les traiter, éteignent le système de réparation décrit par Modrich. Ça augmente le taux de mutation de leur ADN, ce qui fait que beaucoup de cellules pathogènes vont mourir, mais qu’il y aura peut-être, dans le lot, une cellule qui aura trouvé une parade au traitement. Ça nous rappelle d’ailleurs que toute mutation n’est pas mauvaise, et qu’il y a un équilibre entre réparation de l’ADN et évolution.

Peut-on imaginer qu’une meilleure réparation annule le vieillissement des cellules, et donc de l’Homme ?

Pour le vieillissement, on aura du mal à faire mieux que des milliards d’années d’évolution. Avec mon équipe, nous observons en direct ces mécanismes de réparation, qui demandent une très grande coordination de tous les acteurs impliqués. Leur efficacité est absolument remarquable, et il est peu probable qu’on arrive à l’améliorer. Mais on pourra essayer de trouver des façons d’inhiber ces systèmes de réparation dans des cellules cancéreuses afin de les rendre plus vulnérables aux anticancéreux.