Femmes et science: «Les scientifiques ont autant de stéréotypes que les autres»

INTERVIEW Prix Nobel de médecine en 2009, l’Américaine Elizabeth Blackburn était à Paris ce mercredi pour défendre la place des femmes dans l’univers scientifique…

Propos recueillis par Nicolas Bégasse

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Elizabeth Blackburn en décembre 2009 à Stockholm.
Elizabeth Blackburn en décembre 2009 à Stockholm. — JANERIK HENRIKSSON / SCA/AP/SIPA

Dans les faits comme dans les mentalités, les femmes peinent à trouver leur place dans le monde de la science. Sondage exclusif à l’appui, la Fondation l’Oréal est venue le rappeler ce mercredi, avec en renfort le site #changethenumbers et le témoignage de l’Américaine Elizabeth Blackburn, prix Nobel de médecine en 2009, présente à Paris pour l’occasion. 20 Minutes en a profité pour lui poser quelques questions.

Si vous vous engagez dans ce combat, c’est parce que vous en avez souffert des stéréotypes, ou en souffrez encore ?

J’ai pu en souffrir de temps en temps, mais beaucoup moins que d’autres femmes. En fait, je vois beaucoup de jeunes femmes autour de moi qui, elles, en souffrent, et je n’aime vraiment pas ça. Ça dérange mon sens de la justice. Donc j’essaie d’utiliser l’influence que je peux avoir en tant que prix Nobel pour améliorer la situation.

Parlez-vous de ce problème avec les jeunes femmes scientifiques que vous rencontrez ?

Quand j’interviens auprès d’étudiants, je prends parfois un moment pour ne parler qu’aux jeunes femmes et elles ont soudain l’air plus à l’aise. C’est je pense parce que, quand elles se trouvent parmi leurs pairs masculins, elles n’ont pas envie qu’ils puissent percevoir la moindre faiblesse chez elles. Elles veulent maintenir les apparences. Quant à mes collègues hommes, ils se demandent comment ils peuvent faire en sorte que leurs élèves féminines se sentent mieux. Ils se disent : « comment ne pas, moi, tomber dans le piège des stéréotypes ? » Les attitudes changent au fil des ans, même s’il reste du chemin à parcourir pour ne plus jeter le talent des femmes à la poubelle. C’est un vrai gaspillage.

A quel point ?

Dans les disciplines les plus complexes, et la science en est un bon exemple, un groupe homogène de personnes n’aura pas une réflexion aussi riche que l’aurait un groupe plus divers. Il faut multiplier les points de vue et les façons de penser. Les femmes peuvent avoir des idées différentes, une créativité particulière. C’est pour ça que j’aime ce slogan de la Fondation L’Oréal, « la science a besoin des femmes ». Et c’est la même chose pour les minorités : aux Etats-Unis on manque de chercheurs noirs, et c’est autant de talents que l’on perd.

La communauté scientifique, peuplée de gens brillants, ne devrait-elle pas être exempte d’inégalités et de stéréotypes ?

D’un côté, oui, il y a dans la science un sentiment d’égalité rafraîchissant. Mais de l’autre, il est fascinant de voir que les scientifiques ne vivent pas en dehors de la société, et n’échappent pas à ses travers – des études et des sondages l’ont montré. Les scientifiques sont le produit de leur environnement, et sont tout autant sujets aux stéréotypes que les autres. C’est même choquant, pour eux, de se rendre compte de cette inconfortable vérité.

Vous avez un mari et un fils. Que répondez-vous à ceux qui pensent qu’une femme privilégie forcément son travail au détriment de sa famille ?

C’est faux : il s’agit simplement de bien utiliser son temps. A un moment, je me suis demandé : qu’est-ce qui compte le plus pour moi ? C’est la famille et le travail. Alors je me suis débarrassée de tout le reste, du superflu, du temps perdu. Je n’ai pas eu l’impression de faire un sacrifice.