Préhistoire : Le mystère de la tribu aux tibias brisés

ARCHEOLOGIE L’étude des restes d’un massacre survenu il y a 7.000 ans montre que les tibias des victimes ont été systématiquement cassés par leurs agresseurs…

Nicolas Bégasse

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Un crâne retrouvé et étudié sur le site de Schöneck-Kilianstädten, près de Francfort.
Un crâne retrouvé et étudié sur le site de Schöneck-Kilianstädten, près de Francfort. — Christian Meyer/AP/SIPA

La scène ne devait pas être belle à voir. Il y a 7.000 ans, dans ce qui deviendrait la région de Francfort, en Allemagne, vivait une communauté d’agriculteurs et d’éleveurs. Un beau jour, tout ou partie de ses membres ont été tués à coups de flèches et d’armes en pierre, leurs corps balancés dans une fosse commune. Où des archéologues de l’université de Mayence finiraient par les trouver et les étudier, révélant une anomalie dans cette scène de massacre : plus de la moitié des victimes ont vu leurs jambes soigneusement brisées au niveau du tibia par leurs agresseurs.

Comment expliquer ces mutilations ? Comme le décrit dans le Guardian Christian Meyer, le responsable de l’étude parue lundi dans les Comptes rendus de l’académie américaine des sciences, « c’est un cas classique où nous trouvons le "hardware" – les squelettes — mais où le "software", ce que les gens pensaient, pourquoi ils ont fait ce qu’ils ont fait, est inconnu ». On ne peut pas savoir si les os des victimes ont été brisés directement avant ou après leur mort. Mais pour le chercheur, il s’agit soit d’actes de torture, soit d’une volonté de montrer aux communautés voisines de quoi les tueurs étaient capables.

« Empêcher les victimes de "revivre" »

Interrogé par 20 Minutes, l’archéologue Jean Guilaine* estime que les victimes « ont pu être poursuivies, et avoir les jambes cassées pour ne pas aller plus loin ». Mais il préfère une autre thèse, basée sur la religion ou la superstition d’agresseurs qui « ont peut-être voulu empêcher leurs victimes de "revivre", comme un ajout à la mort ». Un avis partagé par l’anthropologue américain Lawrence Keeley, qui dans le Guardian spécule sur une volonté de « handicaper le fantôme ou l’esprit des morts, surtout des ennemis. De telles mutilations auraient servi à empêcher ces esprits de suivre leurs tueurs ou de les hanter ».

Jean Guilaine rappelle à ce propos l’existence d’un site plus ancien, au Soudan, où l’on a trouvé des fosses remplies de restes d’hommes tués par des flèches. « En faisant de la balistique, en quelque sorte, on a estimé que certains sujets étaient déjà morts quand on a continué à les cribler de flèches », raconte-t-il. La nouvelle étude allemande vient en fait étayer cette thèse de l’acharnement post-mortem superstitieux. D’autant que celle de la torture paraît peu probable aux yeux de Lawrence Keeley : « La torture se concentre sur les parties les plus sensibles du corps, pieds, mains, tête… Je n’ai connaissance d’aucun cas de torture qui concerne les tibias. »

Violents et… pragmatiques

Tous les spécialistes, en tout cas, se rejoignent pour estimer que les restes de ce massacre sont un nouvel exemple du caractère violent de la préhistoire. Il y a 7.000 ans comme avant, d’ailleurs : « Même à l’époque des chasseurs-cueilleurs on se battait déjà », illustre Jean Guilaine. Et tant pis pour les partisans de l’idée d’un ancêtre humain pacifique.

Un autre détail intéressant a été noté lors de l’étude de la fosse commune : si on y trouve des enfants, des jeunes et des adultes, aucun reste de jeune femme n’est présent, laissant penser à un rapt de la population féminine. Les agresseurs étaient peut-être superstitieux, mais ils savaient aussi garder les pieds sur terre…

* Auteur de Caïn, Abel, Ötzi : L’héritage néolithique (2011, Gallimard)