Espace: «Nous, les astronautes, lors d'un retour sur Terre, on se sent extrêmement lourd»

INTERVIEW Patrick Baudry se souvient de sa réadaptation à la vie terrestre...  

Propos recueillis par Thibaut Le Gal

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Liu Yang, première astronaute chinoise dans l'espace, 29 juin 2012, illustration.
Liu Yang, première astronaute chinoise dans l'espace, 29 juin 2012, illustration. — JIANMIN/CHINE NOUVELLE/SIPA

Retour sur Terre. Trois membres de l’équipage de la Station spatiale internationale (ISS) retrouveront le sol de notre planète jeudi. Anton Chkaplerov, Terry Virts et Samantha Cristoforetti auront passé plus de six mois dans l’espace. Refouler le « plancher des vaches » n’est pas toujours facile. 20 Minutes a interrogé l’ancien astronaute, Patrick Baudry, sur cette réadaptation à la vie terrestre.

Comment se sent-on après un séjour dans l’espace ?

Lors de mon retour, j’étais en meilleure condition physique ! La raison est simple : au-delà de deux semaines, on effectue un entraînement physique quotidien là-haut. Cela permet de lutter contre la perte de nos facultés, la baisse de notre masse musculaire et la désadaptation du système cardio-vasculaire.

Les astronautes préparent ce retour depuis l’espace ?

Il existe un ensemble d’appareils [vélos d’exercice, tapis roulant, etc.] qui permettent de s’entraîner physiquement à bord de la station, à raison d'une heure à une heure trente par jour. Cela permet au corps de ne pas trop se désadapter. C’est d’ailleurs la seule chose pénible d’un vol spatial. L’entraînement physique en apesanteur est une corvée. Il n’y a pas de vraie douche, le harnachement n’est pas agréable, la transpiration ne coule pas. Pour certains collègues, l’idée même d’avoir à s’entraîner leur pourrissait la journée.

Certains astronautes semblent quand même désorientés lors du retour…

En apesanteur, il y a une redistribution de la masse sanguine vers la partie haute du corps. Lors du retour sur Terre, il y a un risque que le sang réafflue vers les jambes et provoque un léger malaise voire une syncope car le cerveau n’est plus irrigué. L’appareil d’équilibre est également perturbé, vous n’avez plus les mêmes repères, les mêmes appuis. En général, ceux qui sont malades là-haut le sont aussi ici.

A quoi pense-t-on lorsqu’on foule le sol ?

Quelle lourdeur ! Dans l’espace, on ne pèse plus rien, on est extrêmement léger. Quand on revient sur Terre, qu’on foule le plancher des vaches, on se sent extrêmement lourd, il faut faire attention à chaque geste, l’équilibre n’est pas évident. Boire et manger, cela revient très vite. Il est plus difficile en revanche de se réadapter à la prise d’objets, de retrouver la coordination des gestes.

Combien de temps dure ce réapprentissage ?

Il varie selon les individus. Certains vont mieux au bout de trois jours, c’était mon cas. D’autres prendront plusieurs semaines. Quand je travaillais avec les Soviétiques et Jean-Loup [Chrétien, premier astronaute français envoyé dans l’espace], on avait un critère. Un cosmonaute avait repris l’essentiel de ses facultés physiques le jour où il était capable de jouer au tennis ! C’est-à-dire d’effectuer une activité qui demande tonus musculaire, équilibre et coordination.

Il n’y a aucun danger ?

Le suivi est immédiat, et dure plusieurs jours. Les équipes médicales vont surveiller le corps pour voir comment il se réadapte à la gravité, et en premier lieu le système cardio-vasculaire, la tension. Si le cœur va bien, tout va bien. De manière générale, on sait très bien gérer tout ça aujourd’hui. On ne voyage pas beaucoup plus loin que Youri Gagarine... De nouvelles questions se poseront lorsqu’on ira sur Mars.

Rencontre-t-on des difficultés psychologiques ?

Là encore, tout dépend des individus. J’ai un camarade qui est resté plus d’un an dans l’espace, et n’a jamais accepté l’idée de se réadapter à la vie ici. A tel point qu’il n’est pas tout de suite rentré chez lui voir sa famille. Mais c’est vrai, la nostalgie existe, on préférerait tous être là-haut plutôt que sur Terre.

Regarde-t-on le ciel de manière différente ?

Voir de l’espace sa planète isolée, sur fond noir, permet de réaliser qu’on n’est à la fois rien et tout. On se dit que l’espèce humaine n’a aucune importance, ni sur Terre ni ailleurs. Et en même temps, on vit toujours avec cette conscience de nous-mêmes. C’est un paradoxe très puissant.